White Trail en Bosnie (08.06.2024)

- Départ : Donje Bare
- Arrivée : Suha
- Kilométrage : 15 km
- Dénivelé: D+ 203 m / D- 1068 m


Je n’ai pas envie de quitter cet endroit empli de quiétude : je traine, je lis mon livre et savoure ce bien-être paisible. J’ai opté pour une journée de détente, m’imposant de ne pas trop marcher. Mon objectif est le monument de Sutjeska situé dans la petite localité de Tjentište. Peut-être y trouverai-je un restaurant ouvert où je pourrais me restaurer plus substantiellement que mes nouilles chinoises.
Vers neuf heures et demies, je laisse derrière moi cette tranquille idylle et emprunte un sentier à travers une prairie luxuriante, la trace est envahie par les hautes herbes et les fleurs, je navigue à vue. Et puis j’arrive sur le flanc qui longe la vallée de la Sutjeska : je savoure les teintes infinies de verts et de bleus des contreforts du Maglić, le plus haut sommet de Bosnie-Herzégovine (2389 mètres). La Via Dinarica m’y conduira le lendemain. Les cétoines dorées butinent fébrilement les hautes achillées millefeuille qui dansent au rythme du vent. À chaque souffle, ces fières fleurs blanches se redressent et semblent se mesurer au pic pointu en face de nous avant de se laisser de nouveau bercer par le vent. Puis la danse reprend avec la brise qui les chatouille. Je n’ai jamais vu autant de cétoines en un seul endroit. Je n’ose pas déranger ces gourmands insectes mordorés, je me fais toute fine quand je passe entre les fleurs qui s’invitent sur le chemin.



La descente se poursuit dans la forêt. Le chemin est plutôt agréable quoique semé d’embûches. Un passage requiert toute ma concentration. Un arbre s’est effondré, il me faut le contourner par le haut, comme l’ont fait d’autres avant moi (je vois quelques traces de dérapages). J’escalade la pente, utilisant mes bâtons comme des pics pour m’agripper (même si évidemment, ce sont les pieds qui risquent de glisser et m’entrainer vers le bas). J’atteins l’extrémité de l’arbre, je peux redescendre sur le tapis de feuilles mortes mouillées. Surtout, ne pas tomber ! J’assure chaque pas, je plante mes bâtons dans l’humus, un pas après l’autre et un mal assuré est celui qui déséquilibre tout, c’est la glissade et la chute sur le côté gauche. Je me suis fait mal à l’épaule, j’espère que ça passera. Je peux bouger normalement le bras. J’appréhende ce genre de pente, il vaut mieux y aller franchement et planter ses talons dans le sol comme si l’on descendait une dune de sable. La peur est là, je ne suis pas taillée pour le relief. Je ne voulais pas faire glisser mon gros sac, au risque qu’il descende trop loin ! Bon ça, c’est fait. Je me laisse glisser vers le sentier, je me relève et ôte la terre noire et les feuilles collées à mes vêtements.




Au prochain arbre couché, je préfère crapahuter dessous, c’est moins risqué. Le chant des oiseaux anime les sous-bois et procure une présence rassurante.



La circulation automobile m’indique que je me rapproche de la route qui traverse le parc national Sutjeska, le plus ancien de Bosnie, fondé en 1962. Il est le témoin d’une bataille importante pendant la seconde guerre mondiale. Je la suis le long de la rivière du même nom. Je rejoins le monument à la mémoire de cette victoire des Partisans yougoslaves sur l’occupant nazi et ses alliés. Lorsque j’arrive en vue du mémorial, je tombe des nues : la foule se presse, musique diffusée dans les haut-parleurs, des curieux partout. Je suis déconcertée par cette effervescence. Quel jour sommes-nous ? Je ne m’attendais pas à tout ce cérémoniel et à cette foule. Des politiciens prononcent des discours devant une foule ralliée à leurs mots, des chorales entonnent des chants repris avec ferveur par les spectateurs, des fleurs sont déposées devant le mémorial. Je me sens un peu perdue au milieu de cette agitation et, après un moment, je cherche à m’éclipser. Quelqu’un m’apostrophe en anglais. C’est le couple de la veille que j’avais croisé en montant le Bregoć. Ils sont épatés de me retrouver ici et me demandent si je suis vraiment arrivée par les montagnes. Effectivement ! Après une brève conversation, nous nous séparons, et je me dirige vers le restaurant, déjà plein à craquer.
Vais-je trouver une petite place ? À l’extérieur tout est plein et en fait beaucoup trop bruyant pour moi, un contraste saisissant avec le silence des cimes. Les conversations ou les rires multiplient par 100 le niveau sonore auquel je suis habituée. Je me retire à l’intérieur, nettement plus calme. Je m’installe sur une table haute à côté de la fenêtre, branche mon téléphone et inspecte la carte du restaurant. Les prix me semblent horriblement élevés. Je m’enquiers toutefois auprès d’un serveur si le « E » à côté des prix signifie euros. Il me rassure : la monnaie est bien le mark convertible, ce qui divise par deux le montant de la facture ! Je choisis une assiette de légumes et un risotto de légumes. La gourmandise l’emportant sur la raison, je me laisse tenter par des crêpes au chocolat (qui s’avère être du nutella, ce qui n’est carrément pas la même chose !).



Grâce à la connexion internet, je me renseigne davantage sur ce monument intriguant : lors de la seconde guerre mondiale, les forces de l’Axe lancèrent l’opération « Fall Schwarz », entre le 15 mai et le 15 juin 1943. avec pour objectif d’anéantir les partisans de Tito retranchés dans le Nord du Monténégro (à quelques kilomètres d’ici) après l’opération précédente « Fall Weiss ». Plus de cent mille soldats de l’Axe (Nazis et SS, Italiens, Croates, Bulgares) affrontèrent moins de vingt mille partisans yougoslaves. Tito et ses hommes réussirent à franchir la rivière Sutjeska et s’enfuirent vers Foča, une petite localité un peu plus au Nord. Peut-être est-ce cette victoire qui est commémorée aujourd’hui.
Les batteries rechargées, les miennes comme celle de mon téléphone, je marche un petit kilomètre jusqu’au hameau de Tjentište où l’aire de bivouac semble être un point de chute idéal pour la nuit. L’aire de pique-nique avec ses gazebos est malheureusement bondée. Les toilettes et douches publiques sont une déception de taille : tout à l’air à l’abandon. Je dépose mes affaires à un gazebo plus à l’écart. Il est temps de me laver. Quelques personnes se trempent dans la rivière Sutjeska, je cherche un petit coin pour faire de même. Je me retrouve en sous-vêtements sur la rive à chercher un accès facile. Un monsieur sur le pont m’indique du doigt où je pourrais descendre. Je suis sûre qu’il ne va pas perdre une miette du spectacle. L’eau est glacée, la toilette se limite aux parties découvertes. J’en profite pour nettoyer une paire de chaussettes et une culotte. La trempette m’a fait du bien. Je me rhabille sous les regards des groupes qui rejoignent enfin leur bus.

Je me rapproche du gros gazebo et de la fontaine. Après le passage des touristes, il est occupé par un gros chien pacifique et désintéressé par moi. Je découvre une prise, je branche ma powerbank. Je profite des installations pour jeter ma poubelle, me laver les dents et nettoyer mon t-shirt avec le savon qui traine. Je me prépare un thé et m’assois sur un banc au soleil. Le gros chien défend son territoire face à un congénère qui tourne autour. Je suis bien contente de ne pas faire partie de cette dispute. Le gros chien me tolère sans broncher, je m’en réjouis.
Je me trouve à trois kilomètres de l’endroit où la Via Dinarica rejoint la départementale. Avant de remonter sur le sentier, ce sont encore 3,7 kilomètres sur la route. Ensuite c’est l’ascension vers le Maglić. Demain matin je n’aurais pas envie de marcher d’abord sept kilomètres d’asphalte. Je décide de les parcourir maintenant. Il est déjà tard, je dois me dépêcher avant que la vallée soit plongée dans l’obscurité du crépuscule. Je lève le pouce dès que j’entends un véhicule dans mon dos. Je marche quatre kilomètres avant qu’une voiture ne s’arrête. Elle est déjà pleine à craquer : trois grands gaillards entassés avec du matériel de chantier. Je réussis à me glisser avec mon gros sac et mes bâtons. Ils ne parlent pas anglais. J’essaie de dire « trois kilomètres » en bosniaque (« tri kilometra »), c’est là que la Via Dinarica s’enfonce à nouveau dans les montagnes. Ils doivent s’arrêter pour prendre de l’eau à la source. Je comprends qu’ils ne vont pas plus loin, je les remercie et continue à pied.
Quelques minutes plus tard, la voiture s’arrête à nouveau à mon niveau, ils me proposent de m’emmener. Je suis perplexe mais je monte. Le gars assis à l’arrière avec moi utilise son google translator pour discuter. Je tente d’expliquer où je vais. Sur mon application, je vois un nom de localité proche du sentier, je le nomme (« Suha »). Cela ne veut pas dire qu’ils le connaissent. Effectivement, ils ne comprennent pas. Je dis alors « parking on the left side » en espérant qu’ils le cherchent du regard. En attendant, celui de derrière me tend une phrase à lire qui me fait bouillir le sang. La phrase en anglais est bancale, il veut savoir combien je veux pour quelque chose. Je fais semblant de ne pas comprendre et me concentre sur la route. Je suis notre avancée avec mon GPS. Pas question de rater l’arrêt.
Nous y sommes enfin, je leur montre le panneau Via Dinarica et le sentier vers la gauche. C’est là que je vais. « Hvala, bye bye ! » J’attends encore une minute que la voiture s’éloigne puis je fais demi-tour. J’ai repéré un site de bivouac à 200 mètres, juste de l’autre côté de la route. Il est caché par une grande haie d’arbres, on devine un toit en bois. Personne n’arrive sur la route, je passe sous la barrière du chemin, m’enfonce rapidement et découvre des gazebos en bois avec des bancs et des tables de pique-nique. Je n’en imaginais pas autant, c’est le paradis ! Sur l’espace plat, les herbes sont hautes, tant pis, j’écrase tout pour planter ma tente. La nuit commence déjà à tomber, il était temps d’arriver. Ces gars ont réussi à me mettre mal à l’aise, à moins que ce soit mon imagination qui me joue des tours. Derrière les arbres qui m’offrent une excellente cachette, je me sens en sécurité. Je me couche sans manger, le déjeuner tardif et copieux m’a bien rassasiée. La journée du lendemain va être longue, je vais me lever tôt. Extinction des feux assez rapidement.







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