Green Trail en Serbie (17.09.2024)

- Départ : Mokra Gora
- Arrivée : Izvor Vode
- Kilométrage : 13,3 km
- Dénivelé: D+ 852 m / D- 105 m
Avant de vous raconter cette première journée de marche dans le Parc National de Tara, j’aimerais partager la journée épique de la veille pour venir jusqu’ici.
Pour le petit-déjeuner, le gérant de mon hôtel m’a renvoyée vers un partenaire, un établissement donnant sur un square verdoyant en plein centre-ville. Le restoran Centar au rez-de-chaussée accueille les clients dans un cadre moderne et propre derrière de grandes baies vitrées. Le serveur ne parle pas anglais, je déchiffre la carte à l’aide de Google pour avoir une idée de ce que je commande. Je dépose un ticket pour un « doručak », un petit déjeuner. Je n’ai pas plus d’informations sur ce que je peux commander. Je me laisse tenter par le « Hemendeks » et un thé noir. Pour les anglicistes parmi les lecteurs, vous aurez compris qu’il s’agit de « ham and eggs », une belle source de protéines pour moi.
La météo n’est pas plus clémente que la veille. Prolonger mon séjour ici n’aurait aucun sens. Je vais rejoindre la Serbie, plus précisément le parc national de Tara (oui comme les gorges au Monténégro, mais il n’y a pas de rapport à ma connaissance). J’ai épluché toutes les possibilités pour m’y rendre. Le plus simple est de prendre le train bien qu’il ne m’y dépose qu’à proximité. J’ai donc trouvé la liaison ferroviaire et le nom de la gare où je dois descendre: Branešci. La gare ferroviaire à Bijelo Polje est juste à côté de la gare routière que je connais : je m’y rends immédiatement après le petit-déjeuner. Il s’avère que c’est une gare secondaire, la femme au guichet me renvoie à la grande gare qui se trouve à trois kilomètres à l’extérieur de la ville. Je rentre donc à l’hôtel en prenant soin en route de faire le plein de provisions.
Un taxi collectif m’emmène à la grande gare : imposante et rutilante, elle est toute neuve. Au guichet, je demande un billet pour le prochain train vers Branešci. La femme au guichet me dit que c’est impossible, que le train ne s’y arrête pas. Je paie donc un billet pour la ville suivante sur la ligne. Cela modifie un peu mes plans mais j’aurais peut-être la chance depuis Užice de trouver un bus pour Mokra Gora. Billet en poche, je me dirige vers le quai malgré une attente encore conséquente. Le train est déjà là, je m’y installe. Une demie-heure avant le départ, un autre train déverse son flot de voyageurs qui investissent avec empressement le wagon où je me trouve. Touristes comme autochtones, tous cherchent avec précipitation la place indiquée sur le billet. Les valises encombrent les allées et les porte-bagages au-dessus des sièges. Le train est plein à craquer.
Coup de sifflet du départ, un panneau sur le quai nous souhaite bon voyage et à bientôt au Monténégro. Ce sont mes dernières minutes dans ce magnifique pays. La Serbie nous accueille sous les mêmes nuages gris. Le train serpente dans des vallées encaissées, fait une courte incursion en Bosnie-Herzégovine. Il y a d’autres gares sur le trajet. J’ai déjà imaginé sauter à l’une d’elle lors d’un arrêt impromptu et traverser les montagnes à pied pour rejoindre Mokra Gora. Mon attention est toute concentrée sur la progression du point bleu sur mon application. Finalement c’est à Branešci que le train fait halte. À l’annonce de l’arrêt, je range mes affaires, bondis de ma place, récupère mon gros sac et saute, je suis la seule sur le quai. Pourquoi est-ce que la guichetière ne pouvait pas me vendre le billet pour cette destination alors que le train s’y est bien arrêté ? Je ne le saurai jamais. La gare semble déserte, ce qui me permet de soulager ma vessie derrière des poubelles collectives.
Je dois rejoindre la route principale pour pouvoir faire du stop ou trouver un bus. En chemin, je passe devant une église orthodoxe flambant neuve, j’y jette un coup d’œil. Elle est richement décorée. Les orthodoxes ont pour habitudes de déposer des offrandes d’argent sur les portraits des saints, d’acheter des bougies ou autres artéfacts religieux. Les caisses sont des boites ouvertes à disposition des fidèles. J’en profite pour sélectionner les pièces qui manquent à ma collection et les échange contre des euros.
Sur la grand’ route, je trouve un espace dégagé qui permettrait à une voiture de s’arrêter facilement. Les véhicules sont rares et pressés, j’attends un petit moment quand enfin une voiture s’arrête. Le gars ne parle pas anglais mais je comprends qu’il est agriculteur, qu’il rentre chez lui dans un petit village non loin de Kremna. Au lieu de me laisser en plan au milieu de nulle part, il m’y dépose avant de faire demi-tour pour rentrer chez lui. Plus que treize kilomètres. Une locomotive miniature trône à l’entrée du patelin, rappelant qu’à proximité se trouve de huit de Šargan, une ligne de chemin de fer touristique à voie étroite qui gravit le dénivelé des montagnes entre Mokra Gora et Šargan en formant un huit. Je me réserve cette découverte pour le lendemain.



Je continue de marcher le long de la grand’ route. Les nuages sont encore plus menaçants, je me couvre, le vent s’est levé également. J’observe une Mercedes noire prendre de l’essence à la station-service où j’attends mon chauffeur. Elle démarre en trombe sur la ligne droite, puis je la vois faire demi-tour et s’arrêter à ma hauteur. Grâce au jeune couple serbe, j’arrive rapidement à la gare de Mokra Gora. Je vais tout de suite me renseigner sur les horaires de train et l’achat d’un billet pour le huit de Šargan. Au guichet, la dame m’explique en anglais que je pourrais acheter mon billet demain matin une heure avant le départ. Maintenant ce n’est apparemment pas possible. Je profite de la connexion internet du restaurant pour rechercher un coin isolé pour planter la tente. J’en repère plusieurs. Peut-être le cimetière un peu en hauteur sur la montagne d’en face ? Il n’y a aucune habitation autour, je serai tranquille. Je fais le plein d’eau à la fontaine sur le parking de la gare.
Aux premières gouttes, je presse le pas à la recherche d’un spot de bivouac. Je longe un champ, examine le terrain, rejette l’idée d’y planter la tente, continue et croise des personnes. Je m’engage sur le chemin qui mène au cimetière : il est pentu et visiblement peu emprunté, c’est très bon signe. Ma récompense après cette journée de voyage : un abri avec une grande table bien haute. Je vais dormir au sec ! Avant que la nuit ne tombe, j’installe mon lit et me prépare à manger. Au loin quelques chiens lancent leurs aboiements dans le silence du crépuscule.




Le moment de m’extirper du duvet bien chaud devient pressant : je dois faire pipi. Il fait un froid de canard, je m’emmitoufle du mieux que je peux. Un thé brûlant me réchauffe lentement de l’intérieur. La pluie redoutée la veille n’est pas tombée. Abritée à plus d’un mètre de hauteur, j’ai dormi comme un bébé. La couverture de survie m’a protégée des courants d’air et du froid. Je repousse au maximum le moment où je vais ranger le sac de couchage : il doit sécher un peu.
Je descends vers la gare par un chemin différent de celui emprunté la veille. Je passe devant de jolis chalets en bois, la plupart vraisemblablement destinés à la location saisonnière pour les touristes de passage. Il y a peu de mouvement en ce début de journée.
À neuf heures précises, je me présente au guichet pour acheter un billet pour le train touristique de dix heures. La même employée que la veille m’annonce que tout est complet, que je pourrai acheter un billet « place debout » un quart d’heure avant le départ. Interloquée mais résignée, je m’installe à proximité du guichet, cherchant un peu de chaleur dans les timides rayons du soleil. Les lieux commencent à prendre vie, des groupes de scolaires ou de touristes affluent en masse. Leurs guides viennent retirer les billets réservés. Une Allemande préfère renoncer à une place debout dans le premier train au profit d’un siège dans le second. Une touriste japonaise vient acheter deux places. L’employée lui explique qu’il reste une seule place assise et une place debout. Je n’en crois pas mes oreilles. Pourquoi a-t-elle refusé de me vendre un billet plus tôt ? Je retourne faire la queue.
Chaque opération est laborieuse : même avec ceux qui parlent serbe, la communication reste tendue, l’employée désorganisée s’énerve rapidement. Mon tour revient, j’essaie de lui expliquer en anglais que je voulais déjà acheter un billet hier et ce matin et qu’elle en a vendu deux à la touriste japonaise et pas à moi. Comme elle ne comprend pas, je dois parler à son téléphone qui lui traduit. Malheureusement, lui aussi a du mal à me comprendre et traduit n’importe quoi. Elle devient agressive et refuse de me vendre un billet. Mon chauffeur de la Mercedes noire vient me proposer son aide. Je ne sais ce qui a fait changer d’avis l’employée, finalement, elle me vend une place debout juste à temps pour embarquer. Je monte dans un compartiment occupé par des touristes francophones, avec leur autorisation je dépose mon sac sur le porte-bagages au-dessus de leur tête. Ils sont curieux de savoir pourquoi j’ai un sac aussi gros. Après une courte explication, je pars à la recherche d’un couloir vide, mon billet de place debout ne me permettant pas de m’asseoir avec eux. À l’avant du train se trouve le wagon restaurant, il est désert : je m’y installe, imitée par les autres touristes avec un billet « place debout ». Tout ce stress inutile au guichet !







La vieille locomotive électrique se met en branle, son sifflement retentit et résonne dans les montagnes, le train s’élance sur les pentes escarpées des monts Zlatibor. Pour franchir le dénivelé entre Mokra Gora et Šargan Vitasi, la ligne décrit une boucle en huit, traversant une multitude de tunnels. Construite il y a cent ans pour relier Sarajevo et Belgrade, et après sa fermeture en 1974, la section parcourue par le train nostalgique a été réhabilitée au tournant du siècle. Elle apparait dans le film « La vie est un miracle » du réalisateur franco-serbe Emir Kusturica. Celui-ci a en plus pour les besoins de son film fait construire un village entièrement en bois, le Drvengrad, primé en 2005 par un prix d’architecture et fort prisé des touristes. Le trajet est ponctué d’arrêts par exemple pour se restaurer à la gare de Šargan ou bien juste admirer la vue entre les pins. Quand le train entre en gare de Mokra Gora, le ciel bleu et le soleil sont enfin au rendez-vous. Au restaurant, déjà pris d’assaut par les groupes de touristes, je vais manger un petit truc et recharger mon téléphone. J’utilise mes derniers dinars serbes.










Avant de repartir, je fais le plein d’eau aux toilettes publiques. Un coup d’œil vers le ciel me rassure, la randonnée peut se poursuivre sans craindre l’ondée. Je traverse un verger pour rejoindre le village de Drvengrad, ou « Küstendorf », transformé en centre culturel par son créateur après le tournage du film. Les maisons en bois, construites dans le respect du style traditionnel serbe, témoignent d’un réel un souci du détail et de l’ornement. Il abrite également une école de cinéma, une bibliothèque, un cinéma, un restaurant, une église et des logements. Le village accueille également divers événements culturels, dont le « Küstendorf Film and Music Festival » organisé chaque année en janvier. Je ne fais que le traverser, peu encline à me mêler à la foule.
Je remonte doucement vers les hauteurs. Les seules âmes croisées sont des vaches prudentes qui redescendent en toute autonomie vers leur étable. Les champs dorés contrastent avec le sombre vert des forêts et les nuances bleutées des montagnes en arrière-plan.
En fin d’après-midi, je me mets en quête d’une source et d’un abri pour la nuit. Je trouve mon bonheur au bord de la route. Par chance, une sorte de terre-plein en contrebas de la route m’offre plus d’intimité que les tables de pique-nique à découvert. J’ai bien hésité à m’installer sur un terrain privé inoccupé pour le moment où mon bivouac serait passé inaperçu. Je n’ai pas osé. Je me contente de mon recoin discret, espérant que la pluie m’épargnera. Le vent souffle bien, peut-être assez pour entraîner les nuages de pluie au loin ?











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