White Trail au Monténégro (15.06.2024)

- Départ : Zabojsko Jezero
- Arrivée : Biogradsko Jezero
- Kilométrage : 22,5 km
- Dénivelé: D+ 724 m / D- 486 m
- Moyens de transport: pieds + stop
La journée ne pouvait pas mieux commencer : les vilains nuages de la veille ont complètement disparu. Le ciel bleu resplendit sur la surface du lac, les oiseaux entonnent leurs chants matinaux en saluant le soleil naissant, tout est paisible. Je me sens en paix. Je repère la source où je remplis mes bouteilles, anticipant le prochain point d’eau qui se trouve à une quinzaine de kilomètres. Puis, pleine d’entrain, je m’engage sur le sentier encore humide, abrité sous le feuillage des grands sapins.


Arrivée à une bifurcation, je consulte mon application, perplexe face à l’absence de balisage. Mon GPS s’affole, incapable de me situer précisément. L’indécision me gagne. Je choisis d’explorer le chemin de gauche, espérant qu’il soit le bon. Après cinq cents mètres, mon GPS m’informe de mon erreur. Je rebrousse chemin, retraversant les passages boueux et glissants. Je prends l’autre direction. L’histoire se répète à un nouvel embranchement : toujours cette incertitude technologique qui vient saper mon plaisir. Exaspérée, je décide de suivre les traces laissées par un tracteur à travers une prairie. Je grimpe ensuite à même la colline pour retrouver la Via Dinarica.


Je suis enfin sortie de la forêt, mon regard s’étend à perte de vue. J’arpente à nouveau des collines nues, les arbres se font rares. Le sentier est visible la majeure partie du temps, je ne lutte que par endroits. Je découvre au sol des nids d’araignée. Elles se cachent au fond. Autour de l’entrée, elles ont construit une structure en forme d’entonnoir en toile épaisse. J’en découvre partout, je suis contrainte de les piétiner quand le sentier a disparu. Je ne distingue pas ces minuscules araignées, des agélènes à labyrinthe; à mieux y regarder, je découvre par centaines ces toiles tapissant la prairie sèche.








Beaucoup plus tard que ce que j’avais calculé, je rejoins enfin une piste qui me mène à proximité de hameaux ou de fermes. L’ambiance change radicalement : les troupeaux accompagnés de leurs bergers et de leurs chiens, arpentent les espaces à la recherche d’herbe fraiche. Les moutons, pressés les uns contre les autres, broutent avec frénésie, tandis que les vaches plus contemplatives relèvent la tête sur mon passage.




J’atteins enfin Katun Mulece où je prévois de me ravitailler en eau. Une voiture s’arrête à mon niveau et son conducteur me propose spontanément de m’emmener à Mojkovac. La proposition tombe à point nommé : il est déjà près de quinze heures, et il me reste plus de quinze kilomètres à parcourir à pied pour rejoindre la ville et refaire mes provisions. Redoutant la fermeture des commerces demain dimanche, j’accepte ce taxi providenciel. Je fourre mon gros sac et mes bâtons à l’arrière et je monte à l’avant. Mon chauffeur, un monsieur d’un âge avancé, ne parle pas anglais. La conversation se limite donc à des interjections par rapport à l’état catastrophique de la piste. Je m’aperçois en consultant mon GPS qu’il emprunte une autre route que ce que je pensais. Après quelques secondes de surprise, je me dis que de toute façon, tous les chemins mènent à Rome. Il me montre en face les sommets du Parc National Biogradska Gora en me les nommant. Ce n’est qu’en consultant mon application que je percute qu’il énumère les hauts sommets en monténégrin.
Déposée à la station-service à l’entrée de Mojkovac, je poursuis mon chemin à pied sous une chaleur accablante, m’offrant un soda glacé pour apaiser ma soif. L’accès au centre-ville se fait par un escalier. Une fois en haut, le tumulte de la circulation laisse place à une atmosphère paisible. Je prends place sur un banc ombragé d’un petit square.

Deux adorables chiens errants viennent quémander à manger lorsque je sors mon casse-croûte. Ils essaient de choper tout ce qu’ils peuvent sur le banc. En un instant d’inattention, l’un d’eux me dérobe une chaussette que j’avais laissée à sécher. Comment faire pour la récupérer ? Comment l’en désintéresser ? Je lui lance un bout de plastique trouvé au sol, il lâche ma chaussette et va renifler cet intriguant objet. Gagné ! Je récupère ma chaussette, à présent recouverte de salive canine.
Après le ravitaillement en eau à la fontaine et en provisions à la supérette, je dépose aux deux chiens que j’ai pris en affection une bonne pâtée. Je quitte la ville pour trouver un emplacement pour la nuit. Je vais essayer de rejoindre Bjelovice, un petit village sur le chemin vers le parc national Biogradska Gora. Je pense pouvoir trouver un spot de bivouac tranquille. Je trouve à mi-chemin un joli terrain caché de la route par une épaisse haie d’arbres. Mais je pense être sur un terrain privé, une maison en contre-bas semble appartenir au terrain. J’y renonce et repars sur la route asphaltée.
Une voiture arrive, je lève le pouce. Son conducteur, gardien du parc national, accepte de me déposer au village de Bjelovice. Il essaie de converser avec moi grâce à l’application google translator, tout en conduisant. Malheureusement, le réseau internet est instable, ça ne marche pas correctement. Il veut donc installer la langue anglaise pour que ça marche mieux. Et comme il conduit, il ne peut pas le faire. Il me tend son téléphone et me demande de choisir « engleski » dans la liste. Je lui rends, dépitée de ne savoir déchiffrer la liste en cyrillique ! J’utilise mon application pour écrire la phrase « Ne znam da čitam » (« je ne sais pas lire »). Il tombe des nues. Difficile de lui expliquer que je n’ai jamais appris le cyrillique et que c’est du chinois pour moi.
Il stoppe la voiture pour faire la manipulation lui-même. Moi, j’en profite pour consulter la carte: un malentendu sur ma destination nous a fait dévier de notre route. Je m’exclame et lui montre que nous nous sommes trompés. Ah la galère. Je veux descendre. Insistant, il veut absolument m’emmener directement au Biogradska Gora puisque c’est là que je veux aller le lendemain. C’est un détour gigantesque par la route, mais il le fait avec plaisir parce que j’ai de beaux yeux. J’ai l’habitude de ce genre de réflexion, ainsi que les questions sur mon âge et mon statut marital, je ne me formalise pas.
Nous faisons demi-tour et rebroussons chemin vers Mojkovac et la rivière Tara. Il me propose une barre de céréale, j’accepte même si je n’ai pas faim. Il me propose de façon un peu trop péremptoire de son eau. Je lui montre que j’ai la mienne. Il n’est pas question de boire de sa bouteille. Je ne suis plus trop à l’aise à ses côtés mais je n’ai pas envie de m’arrêter maintenant et de remarcher tout ce que nous venons de descendre.
Le gars continue à parler à son téléphone qui me traduit tout. Il me demande où je vais dormir. On y vient. Aux portes du parc national, il m’explique qu’il peut me faire rentrer gratuitement mais que je ne dois pas parler. Il tchatche avec la dame dans sa guérite. Aucune idée de ce qu’ils se disent, je fais comme si je comprenais tout. On passe. Le gars me propose encore une balade autour du lac. Il est presque 19h, je suis fatiguée et ce n’est carrément pas le moment pour ça. Je lui propose plutôt qu’on aller boire un coup au restaurant. Il se gare, je sors mon sac et le pose sur le banc d’une table de pique-nique. Il me demande d’attendre un peu, il parle constamment à son téléphone, je n’ai même pas le temps de répondre. Il m’assaille d’arguments pour négocier une promenade avec lui autour du lac. Je commence à perdre le contrôle de la situation. Il vient s’asseoir à côté de moi, ce qui n’est pas à mon goût. Après m’avoir demandé si on pouvait passer la nuit ensemble, il veut maintenant que je l’embrasse. Je hausse la voix pour signifier mon refus. Je contourne la table pour m’échapper de ce cauchemar. Je grommèle un merci tout en remettant le sac sur le dos et me dirige vers le restaurant. Je suis rassurée par la présence bruyante sur les lieux. Je m’éloigne sans me retourner. J’entends le moteur, ses phares projettent mon ombre un bref instant puis s’effacent : je l’ai échappée belle !

Évitant l’aire de bivouac trop animée et bruyante, je choisis un emplacement à côté d’un abri touristique sur la rive du lac. C’est certes le long du chemin mais j’espère être à l’abri de ce gars s’il devait revenir. Avant que l’obscurité ne m’engloutisse, je contemple les dernières lueurs du soleil couchant sur le Biogradsko Jezero. La musique retentit depuis l’aire de pique-nique, perturbant l’harmonie de ce sanctuaire naturel. Je ne conçois pas de venir dans un parc national pour y diffuser de la musique à plein volume. Pour moi, être en pleine nature, c’est entrer en harmonie avec elle, s’immerger dans ses sons, ses couleurs, ses parfums, observer la faune et la flore. Pas m’en priver sous un déluge sonore assourdissant. Heureusement, le silence retombe à vingt heures, et je savoure enfin un moment de quiétude face aux eaux sombres du lac, bercé par le murmure nocturne de la forêt.








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