White Trail au Monténégro (17.06.2024)

- Départ : Refuge Krivi Do
- Arrivée : bivouac Bindža Orahovska
- Kilométrage : 24,8 km
- Dénivelé: D+ 876 m / D- 1103 m
Un soleil radieux me sourit au lever. Une belle journée de marche commence : elle doit me mener dans le Parc National Prirode Komovi dont je redoute un peu le dénivelé positif. Mon itinéraire reste incertain : dois-je suivre la Via Dinarica et traverser le parc par son sentier central, ou bien opter pour un chemin plus doux, contournant les reliefs les plus escarpés ? Je déciderai en chemin, en fonction de ma forme.

Je me mets en route avant neuf heures. Le sentier s’ouvre d’abord sur des pâturages paisibles avant de se fondre dans des pistes. En à peine trois heures, j’engloutis les douze kilomètres jusqu’à l’entrée du parc. Là, je m’octroie une pause pique-nique bien méritée. Quelle n’est pas ma surprise de voir débarquer la voiture du couple canado-bosniaque rencontré en Bosnie ! Je leur fais signe mais ils ont déjà disparu derrière un virage, passant sans me voir. Je savais qu’ils souhaitaient explorer le Parc National Prokletije, voisin immédiat de celui-ci.

Après une heure de repos, je m’acquitte du billet d’entrée du parc puis m’élance sur la route asphaltée. Je lève le pouce à l’approche d’une voiture. Un mini-bus vide accepte de m’emmener jusqu’aux alpages, m’épargnant ainsi trois kilomètres monotones sur le goudron. Il me dépose au bout de la route, à hauteur d’un complexe hôtelier encore fermé. Une source d’eau y est indiquée sur mon application mais je ne la trouve pas. C’est gênant. J’espère en trouver au prochain refuge. Pour l’atteindre, je dois gravir le col Cafa od Carina, culminantà 2177 mètres. J’ai finalement décidé de suivre la Via Dinarica, convaincue que si elle passe par là, c’est que la beauté du paysage y atteint son paroxysme. Il serait dommage de manquer cela.
Je traverse d’abord le katun désert avant de m’élever vers une crête. Un groupe de randonneurs guidé par un professionnel vient à ma rencontre. Intrigué par mon chargement, un couple m’interpelle. Nous échangeons sur mon périple et, à deux jours de son terme, je ressens une fierté légitime. Je n’ai pas comptabilisé les kilomètres parcourus sur la Via Dinarica, et mon itinéraire a été bouleversé par un début d’expédition marqué par une météo capricieuse. J’ai emprunté le White Trail en sens inverse de mon plan initial, mais je ne le regrette pas.
J’atteins un carrefour de sentiers. Celui de la Via Dinarica se fraie un passage à travers un pierrier avant de se muer en un sentier de terre. Cinq jeunes randonneurs anglophones apparaissent, lourdement chargés. À ma question, ils confirment qu’ils viennent de se lancer sur la Via Dinarica et me recommandent un refuge où ils ont passé la nuit. Une information précieuse.






























L’ascension du col est à couper le souffle. Les sommets alentour percent la végétation comme des lances de pierre visant le ciel. L’érosion, inexorable, a arraché aux montagnes des fragments rocheux qui se sont effondrés en pierriers titanesques, derniers bastions face aux éléments. Mon regard scrute l’horizon à la recherche d’animaux sauvages, mais sans jumelles, toute tentative est vaine. Contre toute attente, j’atteins le col plus rapidement et plus aisément que prévu. Une courte pause s’impose ; je bois mes dernières gouttes d’eau. Il me tarde de redescendre vers le refuge.
Deux heures plus tard, après avoir perdu le sentier et erré au hasard un bon moment, j’arrive enfin. Ce détour involontaire m’a fait manquer deux points d’eau. Dès que je retrouve la piste, je file vers la source indiquée sur mon application. L’eau s’écoule en un mince filet. J’en remplis ma bouteille et bois goulûment pendant que la seconde se remplit. Je renouvelle l’opération, soulagée. Il est encore tôt, alors je décide de poursuivre jusqu’à une petite chapelle, quatre kilomètres plus loin.

Le chemin est agréable, et je peux enfin profiter pleinement du panorama qui se déploie à 360 degrés. Une mer de sommets dentelés, des vallées tapissées d’un vert profond. La chapelle apparaît, mais des ouvriers y effectuent des travaux. Peu encline à m’arrêter en leur présence, je choisis de poursuivre. Trouver un bon emplacement pour bivouaquer se révèle plus compliqué que prévu : les bas-côtés sont accidentés et couverts de hautes herbes cachant rocailles et potentielle faune rampante. Je continue donc ma route. Les ouvriers ne sont toujours pas repartis.

J’atteins un embranchement, juste en contrebas d’un katun. La Via Dinarica grimpe vers un plateau. Je dépasse un premier katun en ruines, peu propice au bivouac, et poursuis jusqu’au sommet d’une colline marquée d’une pierre verticale. L’endroit m’attire, mais le vent y souffle fort. La vue sur les sommets du Prokletije est magnifique. Finalement, je m’installe près d’un second katun désert. Les mouches me harcèlent dès lors que je sors de ma tente. Quelques unes réussissent à s’infiltrer dans la moustiquaire, je m’efforce de les raccompagner vers la sortie. Je me trouve désormais à la frontière albanaise. Demain, le sentier plongera dans la vallée de Vermosh.
Une histoire me revient en mémoire : Marina m’avait raconté la mésaventure de deux randonneuses confrontées à un ours affamé accoutumé en Albanie à être nourri par les habitants d’une vallée pour attirer les touristes. Il s’était aventuré dans une autre vallée monténégrine où les deux randonneuses avaient planté leur tente. L’ours s’était probablement approché dans l’espoir de recevoir de la nourriture.
Je suis à deux kilomètres de la frontière. Mais pour les ours, ces lignes politiques ne signifient rien : ils évoluent librement sur ce qu’ils considèrent leur territoire. Ce récit, jusqu’alors enfoui dans mon inconscient, refait surface. Cette peur ne m’appartient pas vraiment, mais s’installe insidieusement. J’espère que l’ours, s’il rôde, trouvera son festin ailleurs, et que l’odeur de mes nouilles chinoises ne l’attirera pas. Peut-être aurais-je dû emporter ma bear box américaine… Mais son poids m’a dissuadée. Étonnant qu’aucune réglementation ne soit en place alors que près de quatre mille ours bruns peuplent les Balkans en liberté.

Le soleil s’incline derrière moi, peignant le ciel de nuances roses et violettes. Un autre jour s’achève sur ces paysages grandioses.






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