White Trail au Monténégro (16.06.2024)

- Départ : Biogradsko Jezero
- Arrivée : Refuge Krivi Do
- Kilométrage : 26,7 km
- Dénivelé: D+ 1109 m / D- 531 m
Les bruits de la nature m’ont réveillée en sursaut dès l’aube. J’ai l’impression que des glands dégringolent le toit pentu de l’abri pique-nique. Je m’imagine des écureuils espiègles lancer leurs glands et tenter de les rattraper avant qu’ils ne tombent du toit. Trop engourdie pour chercher mes bouchons d’oreilles, je fulmine intérieurement de ces nuisances auditives si matinales. À la faveur de la pénombre, je m’éclipse pour soulager ma vessie dans un petit coin en retrait. Dès qu’il fera jour, ce sera plus compliqué car il n’y a pas de cachette le long du lac : juste le chemin au pied du flanc de la montagne. Il est fort probable que j’aie de la visite dès les premières lueurs. Mon intuition ne me trompe pas, les premiers marcheurs passent alors que je démonte ma tente.
Le parc pational de Biogradska Gora, bien que le plus modeste en superficie du Monténégro, n’en demeure pas moins un joyau naturel. Niché au cœur du massif de Bjelasica, il fut fondé en 1952, bien que certaines zones eussent déjà été protégées dès la fin du XIXème siècle par le roi Nikola. Il est, après le parc national du Yellowstone aux États-Unis, l’une des plus anciennes réserves naturelles au monde. Son territoire englobe des forêts très anciennes, des vallées sillonnées par les rivières Biogradska Rijeka et Jezerštica, ainsi que des prairies alpines, des landes des montagnes et des lacs glaciaires de haute altitude.
J’ai choisi de traverser le Parc National en passant par les « katuni », les fermes traditionnelles des alpages. Une magnifique piste forestière au dénivelé modéré m’y conduit, mais une préoccupation plus prosaïque me rattrape. Je cherche désespérément un petit coin pour faire la grosse commission. Les toilettes publiques de l’aire de bivouac étaient dans un état lamentable. Dans ces cas-là, je préfère nettement me soulager dans la nature. Hélas, le relief ne se prête guère à l’exercice, et il me faut patienter près d’une demi-heure avant de dénicher un recoin convenable. Je m’attends à tout moment à voir apparaître des randonneurs, des cyclistes ou des motards. Finalement seul un mini-bus VW remontera en chevrotant vers les alpages. J’ai craint un moment que ce puisse être le gars de la veille, venu à ma recherche. Je n’aurais pas pu me cacher ou m’échapper.
À plus de 1600 mètres d’altitude, la forêt fait place à la prairie fleurie où paissent les vaches. Les katuni accueillent les touristes et offrent gîte, restauration et produits locaux (lait, fromage, crème, viande) issus de l’élevage bovin. Il est 10h, je m’arrête pour mon deuxième petit-déjeuner au katun Dolovi Lalevica. La gérante, une jeune femme très dynamique, s’adresse à moi dans un français impeccable et me propose de m’asseoir sur la terrasse. Je sirote un soda rafraîchi dans la fontaine, savourant le soleil du matin et les conciliabules des oiseaux.
Ce katun propose de minuscules cabanes en bois au toit pentu vert, espacées les unes des autres pour plus de discrétion : ces « chambres » pour les touristes sont juste assez grandes pour y mettre un lit double. Les sanitaires à l’extérieur sont communs. Des tables de pique-nique, des fontaines et un restaurant complètent l’installation hôtelière. Derrière, un espace est réservé aux camping-car et véhicules.


J’ai du mal à m’arracher de ce petit coin de paradis. Je monte jusqu’au « vidikovac » du Bendovac : vue d’en haut, le Biogradsko Jezero semble sur le point d’être englouti par une mer de verdure. Entre les sommets arrondis frôlant les deux mille mètres d’altitude, la piste continue doucement en contournant la vallée de la Biogradska Rijeka.




Au loin, j’aperçois un couple de randonneurs et me fixe comme objectif de les rejoindre. Ils ont bifurqué à travers les pâturages, je poursuis dans ma lancée. Pendant ma pause pique-nique, je réfléchis à la meilleure route : le col ou le sommet. Le couple me rattrape et nous engageons la conversation. Me voyant assise dans les hautes herbes, ils me mettent en garde contre les nombreux serpents. J’ai quasiment oublié leur présence, je n’ai pas vérifié avant de me poser. Ces deux jeunes randonneurs wallons parcourent à pied les parcs monténégrins. Nous partageons un même fléau : ces insupportables mouches qui ne font aucune distinction entre la propreté et la sueur. Je les suis dix minutes plus tard dans la même direction : je passe par le sommet. Un groupe de randonneurs légèrement chargé se rapproche, il est temps de filer.



Le vidikovac d’Olomerska me révèle un joyau : le lac Pešića Jezero, serti dans son écrin montagneux. Tandis que mes compagnons belges y installent leur bivouac, je poursuis ma route, mon regard naviguant entre les crêtes, les chaînes de montagnes tout autour de moi et le sommet Zekova Glava (2123 mètres), coiffé de son antenne. Enfin, j’entame la descente. J’aperçois pour la première fois les imposantes montagnes du Parc National Komovi. Je les traverserai le lendemain. Un sentier abrupte et traîtreux me mène vers un refuge, traversant des pentes jonchées de cailloux roulants et de marches désordonnées, pentes sans accroche et glissantes. Je perds le sentier de vue et finis par descendre en ligne droite dans le pré des chevaux. Chaque pas exige prudence et concentration.







Je vais me chercher de l’eau au refuge, occupé par un groupe de vacanciers. Je suis autorisée à prendre de l’eau au robinet dans la cuisine où deux hommes s’affairent à griller des saucisses et des cevapi alléchants. Je n’aurais certainement pas refusé une invitation à emporter un petit-encas ! Par contre, je ne veux pas rester ici pour la nuit. Il y a trop d’agitation. Je suis arrivée à Katun Vranjak, autrement plus fréquenté que le katun de ce matin : télésièges, restaurants, refuges et hôtels attirent de nombreux visiteurs en ce dimanche. C’est trop pour moi, je continue vers Krivi Do, un refuge à quatre kilomètres environ. Je fuis la foule. En chemin, des quads me gratifient de nuages de poussière sur leur passage. Seul un groupe ralentit en me voyant pour m’éviter l’asphyxie. J’apprécie le geste. Sur cette piste isolée, je suis loin d’être seule. Une voiture arrive dans ma direction, je me mets de côté pour laisser le passage. Elle repasse quelques minutes plus tard et s’arrête à ma hauteur. Je reconnais le chauffeur. Son sourire étrange me met en alerte. Je ne suis pas d’humeur pour quelque invitation ou réflexion que ce soit. Je l’invite de la main à continuer son chemin puisque je me suis mise sur le bas-côté. Il est probable que mon imagination s’emballe suite ma rencontre de la veille, que je juge prématurément ce monsieur, le fait qu’il revienne aussi vite me paraît suspect. Il reprend sa route dans des volutes de poussière. À la première occasion, je vais me laver le visage et les bras, je me sens toute poussiéreuse. La piste remonte, au sommet j’ai une vue incroyable sur les montagnes du Parc Komovi. Je suis tout à coup tellement proche ! Derrière moi, le sommet Zekova Glava avec son antenne, bien qu’à seulement huit kilomètres de marche, semble avoir rapetissé.
Avant d’arriver au refuge Krivi Do, je traverse un ru : je m’y arrête pour le ravitaillement en eau et les ablutions. Je me sens mieux. D’autant plus que le refuge est désert et l’espace extérieur (terrasse et espaces verts) exclusivement à ma disposition. J’étale mes affaires sur les tables en bois. Mon sac de couchage et ma tente sèchent aux derniers rayons de soleil, tout comme les chaussettes. Je lis en attendant le diner, me goinfrant de cacahuètes arrosées de thé. Avant que le soleil ne disparaisse, je plante ma tente sur un bout de terrain plat. Le refuge est clôturé, les chevaux en liberté ne s’en approcheront pas, j’ai fermé le portail béant à mon arrivée. Avant de placer la toile extérieure, ma moustiquaire s’aère. L’eau pour les nouilles chauffe pendant que j’installe mon bivouac. Je gagne ainsi du temps. J’ai bon appétit et fais cuire deux paquets de nouilles chinoises ensemble. Je trouve qu’elles sont moins rassasiantes que les nouilles lyophilisées que j’ai l’habitude d’acheter en randonnée. Dans les Balkans, je les ai rarement trouvées, je me suis rabattue sur cette solution très appréciée par les randonneurs en général. Certains les mangent même non cuites, car ils n’emportent ni réchaud ni popote pendant leur trek. Je ne pense pas être capable de me passer des ces ustensiles. Boire un thé le matin et le soir, ainsi que manger quelque chose de chaud en fin de journée est essentiel pour moi. C’est mon luxe.



Du fond de mon sac de couchage, je m’enfonce dans ma lecture. Un bruit sourd et lourd de piétinement me fait sursauter. Y aurait-il en animal dans l’enclos ? Je claque dans les mains pour manifester ma présence. Je sors la tête de la tente, je ne sais rien voir. Ai-je rêvé ?






Réagissez, laissez-moi un commentaire!