White Trail au Monténégro et en Albanie (18.06.2024)

- Départ : bivouac Bindža Orahovska
- Arrivée : Vusanje (MNE)
- Kilométrage : 24,2 km
- Dénivelé: D+ 187 m / D- 1031 m


Les premiers rayons du soleil pointent timidement par-dessus le sommet Gornji étendant son ombre matinale sur le plateau et mon bivouac. Devant moi, l’immensité du paysage se déploie en une mosaïque de montagnes et de vallées, une symphonie de verts, de bleus et de gris, qui me subjugue par sa simplicité et son authenticité. Cette vue, rare au fil de mon trek, je la savoure pleinement, profitant de l’instant avant que les mouches ne reprennent leur incessante agitation.
Ce matin, dès huit heures, je me mets en marche vers la vallée albanaise de Vermosh. Deux sentiers s’offrent à moi ; je choisis l’itinéraire inférieur, dont la trace demeure visible parmi les hautes herbes et les fleurs sauvages. Le chemin me conduit sous un couvert forestier où, soudain, il effectue un virage acrobatique juste devant un ru. L’inclinaison me semble trop abrupte pour être franchie sans risque : je redoute d’être précipitée en avant par le poids de mon sac et de perdre le contrôle de ma descente. Ne sachant jusqu’où s’étire cette périlleuse pente, je rebrousse prudemment chemin et opte pour le sentier supérieur.

Celui-ci suit pour l’instant le flanc de la montagne en une jolie trace creusée dans la végétation. Assez rapidement pourtant elle se perd et m’oblige à consulter mon application. Je passe un énorme tas d’excréments noirs, une preuve indéniable du passage récent d’un ours. Par chance, aucune rencontre inopportune n’est venue troubler ma nuit.
La Via Dinarica, dépourvue du moindre balisage, me met au défi. Je dois descendre la pente escarpée de la Planinica sous les katuni désertés. Les sentiers indiqués en pointillés ont disparu sous l’assaut de la végétation depuis l’abandon des fermes d’alpage. Trop peu de randonneurs fréquentent ces hauteurs pour les maintenir visibles. Je tente une descente en zigzag, manœuvre qui s’avère efficace mais ne me libère en rien de la peur viscérale qui m’étreint. J’arrive sur un pierrier : j’opte pour la technique éprouvée du planté de talon dans les cailloux et pierres mouvantes. Je m’encourage à voix haute pour me la rappeler à chaque pas : « Talon, talon, talon ! » Je n’hésite pas à me faire des remontrances tout haut lorsque mes réflexes de marche reprennent le dessus et manquent de m’entraîner plus vite que voulu vers le bas. Enfin, je rejoins une partie moins pentue, je souffle un peu pour calmer mes nerfs, essuyer la transpiration sur mon front et consulter ma position.



Je dois maintenant pénétrer dans la forêt. Le marquage est tout aussi inexistant qu’à travers l’alpage. Je navigue au GPS. Sous le couvert dense des arbres, la connexion vacille et la localisation reste approximative, le point bleu qui me représente sur l’écran se situe tout à coup entre deux sentiers possibles. Sur place, aucun tracé évident. Je me fraye un chemin à travers les jeunes sapins, je contourne les arbres morts couchés, j’escalade même un enchevêtrement d’arbres morts au-dessus d’un lit de ruisseau asséché. Une dépressions’annonce, au fond de laquelle gronde un torrent fougueux. En longeant sa bordure, je finis par retrouver les pointillés de ma carte. J’analyse le sol. Je suis normalement sur la piste. Çà et là, je remarque que la couche de feuilles mortes est retournée, mise à nue comme si des pas avaient dérapé ou glissé. C’est la preuve de passage que j’attendais. Les cinq jeunes croisés la veille ont dû certainement remonter par ici. Ces marques me mènent enfin vers une piste envahie par la végétation : c’est ma délivrance. dissipant d’un coup la tension accumulée. Trois heures pour franchir à peine trois kilomètres… L’émotion fut intense ; une halte à Vermosh s’impose.
Je suis maintenant en Albanie : les premiers vestiges de bunkers émergeant sur une parcelle privée témoignent du repli du pays sur lui-même à partir de la fin de la seconde guerre mondiale et de la méfiance envers ses voisins jusqu’à la mort d’Enver Hoxha en 1985.


Je traverse la vallée sur près de cinq kilomètres entre piste poussiéreuse et graviers drainés par la rivière qui a donné son nom à la localité. Sous un soleil ardent, je hâte le pas jusqu’au seul bar. Attablés sur la terrasse, des touristes germanophones ; attablés à l’intérieur du bar enfumé et plongé dans l’obscurité, les habitants du village, que des hommes. C’est à chaque fois comme un choc pour moi de rentrer dans ces cafés fréquentés exclusivement par des hommes, non qu’on n’y serve pas les femmes – je me commande un coca sans problème – les regards que les clients posent sur moi à mon entrée me mettent mal à l’aise. Je ne me sens pas à ma place. J’ai pourtant toujours été accueillie et servie correctement. Installée sous un parasol, je libère mes pieds, noirs de poussière accumulée. À quand remonte la dernière douche ? Depuis le camping du Durmitor, six jours plus tôt. Rien d’alarmant ! Le soda glacé me procure un répit bienvenu.


La route menant à Vermosh s’offre désormais sous un bel asphalte, signe du développement touristique qui gagne cette vallée reculée. Pourtant, les séchoirs à foin parsèment encore les prairies, et les cochons circulent en liberté. Une truie et ses trois porcelets roses traversent prudemment la route à mon approche. Je leur lance un « Salut les p’tits jambons ! », rigolant toute seule de ma plaisanterie.




Plus tard, je trouve un coin pour mon pique-nique près de la rivière. Sur un petit banc en pierre sous le feuillage d’un arbuste, je déballe mes victuailles. Pendant mon repas, j’observe un jeune homme s’amusant à plonger dans le bassin. D’autres s’y glissent plus prudemment. La chaleur me motive à tremper mes pieds. L’eau cristalline m’invite à une baignade vivifiante. Vêtue de mes seuls sous-vêtements et de mes sandales, je descends jusqu’à la rive de galets. Dès les premiers pas, l’eau me saisit. Un baigneur m’encourage à plongercomplètement. Lentement, je m’immerge jusqu’aux cuisses avant de basculer entièrement sous l’onde glacée. Quelques secondes suffisent à me revigorer. En ressortant, je frotte vigoureusement mes pieds pour ôter poussière et terre avant de me sécher au soleil.
Je continue vers le poste frontière, j’espère ne pas avoir de problème, j’ai passé la frontière dans les montagnes. Officiellement, je ne suis pas entré en territoire albanais. J’avais passé la frontière entre la Bosnie-Herzégovine et le Monténégro au niveau du Lac Trnovačko Jerzero, le gardien avait juste noté sur son carnet mes coordonnées et le numéro de mon passeport. Je doute que mon passage ait été numérisé. Je passe le contrôle albanais, pas de souci. Quand je m’apprête à continuer, une voiture s’arrête, le conducteur me propose de m’emmener à Gusinje, la prochaine localité. La perspective de sauter la marche sur le bitume me motive à accepter son offre. Il est accompagné de sa femme et sa mère, je ne risque donc pas de mésaventure désagréable. Le monsieur parle allemand, nous conversons avec facilité. Avant de me déposer près de la place principale, il me conseille d’aller voir Ali-Pašini Izvori, un endroit particulier un peu plus loin. Je voulais justement m’y rendre pour peut-être y bivouaquer. Il me propose de m’y emmener car il s’y rend. Dans l’immédiat, je veux juste dévaliser la supérette. J’abandonne à un chien errant mes restes de charcuterie qui ont bien souffert de la chaleur. Je me prends un soda frais que je bois sur la place. Captant un réseau internet gratuit d’un proche café, je me connecte pour donner de mes nouvelles. La dernière fois, c’était au camping du Durmitor. Des chiens errants viennent me tourner autour, attirés par les provisions que je n’ai pas encore rangées dans mon sac. Ils ne sont pas agressifs et je les chasse facilement bien qu’à répétition. J’aurais presque envie de les adopter et les ramener à la maison. Cela me fend toujours le cœur de savoir des animaux sans foyer.
Les sources Ali-Pašani s’écoulent en un large bassin utilisé autrefois pour actionner le moulin de la scierie. L’endroit est presque désert mais pas inhabité. Un restaurant et des habitations éparses veillent sur les lieux, je n’y établirai pas mon bivouac. Un chemin de randonnée remonte la vallée de la Grlja jusqu’à Vusanje. En cette fin d’après-midi j’y rencontre un berger avec son troupeau de moutons. Je ferme la marche des trois cents bêtes rentrant à la ferme. Imitant le jeune berger, mes cris font avancer les gourmandes bêtes qui s’arrêtent dès qu’elles trouvent des feuilles alléchantes. Une joyeuse cacophonie de bêlements résonne dans la vallée qui plonge doucement dans la pénombre. Le berger m’indique un sentier parallèle pour que je contourne cette masse moutonneuse. Cette immersion avec les bêtes me procure de la joie, il est vrai, je dois tout de même presser le pas pour trouver un bivouac avant la tombée de la nuit.


J’arrive à Vusanje. Je demande à une dame si je peux me ravitailler en eau à son robinet extérieur. Son accueil est fort chaleureux. Nous discutons un peu en anglais. Elle m’indique une aire de pique-nique un peu plus loin où planter ma tente. Une fontaine est également à disposition. C’est à côté d’un gîte-restaurant, les convives profitent de la soirée clémente sur la terrasse. En attendant d’être tranquille pour planter ma tente, je dîne à l’abri touristique. La terrasse et le parking se vide enfin. Deux randonneurs débarquent et plante leur tente. Si d’autres arrivent encore, il vaudrait mieux que je m’installe maintenant à un endroit tranquille et un peu reculé. Je m’installe sur un terrain surélevé par rapport à la piste. Les grondements de la cascade bercent la nuit qui s’installe doucement. Demain, une dernière aventure m’attend.







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