Green Trail en Bosnie-Herzégovine (20.09.2024)

- Départ : Jelašci (BiH)
- Arrivée : Višegrad
- Kilométrage : 11,1 km
- Dénivelé: D+ 37 m / D- 393 m

Un réveil précoce avant le lever du soleil à cause des bruits sur le toit, l’humidité ambiante, le froid et les vêtements toujours mouillés : la journée aurait pu mieux débuter. La suite sera encore plus épique mais je ne le sais pas encore quand j’enfile mes chaussettes trempées.

Je rejoins assez rapidement la vallée de la Drina que je longe jusqu’à Višegrad. Le ciel reste heureusement sec. Sur la route, des employés de la voirie sont affairés à nettoyer la route à grand renfort d’eau. L’eau de pluie de la veille était apparemment sale.
Quand j’arrive dans la ville, il est temps de régulariser mon entrée illégale dans le pays. À l’inverse du tour des Peaks of the Balkans, je ne vais pas faire seulement une incursion dans le pays, je vais le traverser et potentiellement louer un logement de temps en temps. Les gérants de location sont dans l’obligation d’enregistrer leur client et de faire une copie du passeport. Je ne souhaite donc pas rester dans l’inégalité. Je me rends vers le bureau des douanes à l’entrée de la ville. Comment j’ai eu l’idée de m’y rendre ? La randonneuse dont j’ai les traces gpx du parcours de la Via Dinarica s’y est rendue elle-aussi.




Le sas d’entrée du bureau des douanes est un couloir étroit. Le guichet désert, j’attends un peu. Une policière arrive. Je lui montre mon passeport et lui explique en anglais que je souhaite un tampon pour régulariser ma situation. Elle va chercher en renfort une jeune policière anglophone. Je lui explique mon cas. Je sens qu’elle hallucine dans sa tête en entendant ma requête, elle suggère que je pourrais être une contrebandière ou quelque chose de la sorte. Dans ce cas, lui réponds-je, je ne viendrais pas au bureau de douane. Elle m’explique que j’encours une amende. Ma naïveté m’explose à la figure, je commence à avoir chaud. Elle exige mon passeport et ma carte d’identité qu’elle enregistre dans l’ordinateur. Puis elle m’invite à m’asseoir dans une sorte de salle de réunion, pendant qu’elle consulte ses collègues. Un policier arrive et écoute mon histoire que la jeune policière traduit en bosniaque. Il répond qu’il y a deux solutions : l’expulsion vers la France ou vers la Serbie. J’ai compris des bribes, la jeune policière confirme en anglais. Je suis vraiment dans la mouise. Mes yeux s’embuent, la policière me demande si je pleure. Pas encore. Elle me rassure et m’explique que cette situation n’est pas prévue dans la loi. Ils ne savent pas quoi faire. Ils me proposent de m’escorter jusqu’à la frontière pour faire tamponner mon passeport et me ramener à Višegrad. Dans le bureau de douane où je me trouve, ils ne peuvent pas le faire.
Je monte à l’arrière de la voiture de police avec deux hommes qui ne semblent pas prêter attention à ma présence. Peu avant d’arriver à la frontière, le chauffeur s’adresse à moi dans un anglais parfait. Il s’étonne que je randonne seule à travers les Balkans, habituellement les randonneurs sont des couples ou des hommes. J’aimerais bien voir les statistiques. Ce cliché n’est pas près de disparaître. Je lui raconte mon parcours sur le Blue Trail et le White Trail. Nous échangeons sur les jolis coins de Bosnie. Amateur de nature, il y passe beaucoup de temps dans son temps libre, notamment pour pêcher. Il me met en garde contre les serpents, les ours, les loups, les sangliers. Si je rencontre un sanglier dans la forêt, je dois grimper dans un arbre. La bonne blague ! Puis il s’enquiert de mon travail. Quand je lui dis que je suis enseignante de profession, il s’exclame qu’il le savait. Apparemment, à l’arrière d’un véhicule de police, habillée comme une randonneuse pouilleuse, j’ai toujours l’air d’une prof. Je ne suis pas sûre que ce soit un compliment. Heureusement nous arrivons au poste-frontière, je tends mon passeport. Les policiers expliquent la situation à leurs homologues, je me sens bête. Les formalités sont rapides, nous reprenons la route en sens inverse, les deux policiers sont plongés dans leur discussion.
Ils me déposent à la route qui mène à une localité voisine car c’est celle que j’avais indiquée. Ils n’ont pas compris que je ne m’y rends pas en voiture mais à pied et que le chemin pédestre est tout autre. Je les remercie et leur souhaite une bonne journée, soulagée de m’en être sortie à si bon compte : nous aurons tous une anecdote de plus à raconter.

Pour me remettre de mes émotions, je me dirige vers le centre-ville. Face au magnifique pont en pierre Mehmed Paša Sokolović, je déjeune à la terrasse du restaurant de l’hôtel Višegrad. Ce pont est un chef-d’œuvre de l’architecture ottomane, inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 2007. Construit entre 1571 et 1577 sur ordre du grand vizir Mehmed Pacha Sokolović, il fut conçu par l’architecte Sinan, figure emblématique de l’Empire ottoman. Il se distingue par ses onze arches élégantes enjambant la rivière Drina.Immortalisé par l’écrivain Ivo Andrić dans son roman Le Pont sur la Drina (1945), il est un symbole de lien entre les cultures et les époques. Le livre, qui a valu à Andrić le prix Nobel de littérature en 1961, peint une fresque historique retraçant quatre siècles de coexistence, de conflits et de métissages culturels autour de cet édifice. Endommagé pendant les guerres du XXème siècle, il a été restauré à plusieurs reprises, dans le respect des plans et des techniques d’origine.
Les prévisions météo pour le soir sont mauvaises, je décide de louer un petit logement pour 20 euros. Je pourrais ainsi prendre une bonne douche chaude pour me réchauffer, laver mes vêtements sales et humides, refaire le plein de provisions, sécher mon matériel…
Ma location est acceptée, je me dirige vers l’adresse indiquée. J’arpente la rue dans les deux sens sans le trouver, mes va-et-vient hésitants ne le font pas apparaître pour autant. Je pousse la porte de l’office de tourisme qui se trouve justement là. L’employée se propose d’appeler le propriétaire. Elle m’explique que le logement est bien dans l’immeuble au-dessus de l’office de tourisme mais l’entrée se fait par derrière. Cette information me manquait. Elle me montre le chemin, nous croisons la propriétaire venue à notre rencontre. Le logement est propre et bien équipé, la propriétaire me montre tous les équipements et m’explique la procédure pour quitter l’appartement le lendemain. Je paie en liquide et en euros. Je n’ai pas encore retiré de marks bosniaques.
Après la douche, la lessive et la mise en ordre du matériel, je décide de faire un tour d’abord dans Andrićgrad, que je pense être le centre historique de Višegrad. Il n’en est rien. Il s’agit d’un complexe culturel et architectural initié par le cinéaste franco-serbe Emir Kusturica et officiellement inauguré en 2014. Il rend hommage à l’écrivain Ivo Andrić, natif de la ville. Ce site se présente comme une ville fictive mêlant plusieurs styles architecturaux : byzantin, ottoman, renaissance et austro-hongrois. Cette diversité architecturale reflète la richesse historique et culturelle des Balkans. On y trouve une place centrale, une église orthodoxe, une bibliothèque, un théâtre, une école de cinéma, ainsi que des cafés et galeries d’art. Je ne m’attendais pas à ça, je suis désarçonnée. Andrićgrad se veut à la fois un hommage littéraire et un centre de création artistique. Il a notamment servi de décor au film « Sur la voie lactée » d’Emir Kusturica, avec Monica Bellucci. Les touristes étant absents pour l’heure, les lieux sont presque déserts.




Je me promène encore un peu dans Višegrad avant de faire les courses. Un petit bonus dans le sac : des pâtées pour chat. J’ai découvert des chatons sous la terrasse en bois d’un café à côté duquel j’ai retiré de l’argent au distributeur automatique. J’ai fondu en les voyant, je me dois de les nourrir. Les deux chatons et leur maman se régalent. Je fais d’autres heureux près de mon logement.
La soirée est consacrée au séchage de mon duvet grâce à la fonction chauffage de la climatisation. Je profite tout autant de la chaleur qui emplit la pièce. Je finis de sécher mes vêtements en les repassant avec le fer. J’ai oublié de sélectionner le logement d’après le critère de la machine à laver et du sèche-linge, j’improvise donc avec les moyens du bord. Il n’y a pas de laverie automatique dans les Balkans.
La boite de nuit juste en face de ma fenêtre à une vingtaine de mètres de l’autre côté de la rue me tient éveillée un bon moment. Je planifie la suite de mon périple grâce à internet.






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