White Trail au Monténégro et en Albanie (19.06.2024)

- Départ : Vusanje (MNE)
- Arrivée : Theth (AL)
- Kilométrage : 21,3 km
- Dénivelé: D+ 1016 m / D- 1282 m
Levée aux aurores, je reprends possession de l’abri touristique occupé la veille pour y prendre mon petit-déjeuner. Cette ultime étape de la Via Dinarica s’annonce ambitieuse. Aujourd’hui, je quitte définitivement le Monténégro pour rejoindre la vallée de Theth, point de départ initial de mon périple. L’excitation de fouler enfin cette partie des Alpes albanaises cède bientôt la place à la stupeur face à un flot toujours grandissant de randonneurs convergeant vers les sommets du Prokletije. Interdite, j’observe cette procession où des dizaines de marcheurs, semblables à des lemmings, suivent un même itinéraire—le mien. Aucun d’eux ne semble arpenter la Via Dinarica ; ils effectuent le tour des Pics des Balkans, une boucle traversant l’Albanie, le Kosovo et le Monténégro.
Aux environs de huit heures, je me lance à leur suite. La rivière Grija serpente à travers une vallée verdoyante baignée par la lumière dorée du matin, encadrée par des sommets chauves et rocailleux dont les silhouettes se découpent sur le ciel azur. À la barrière du parc national de Prokletije, un gardien matinal encaisse les droits d’entrée. Je poursuis sur la piste qui mène jusqu’au lac Ropojan, vaste marécage asséché, blotti au fond de la vallée, sous l’œil vigilant des montagnes acérées qui en forment l’écrin. Le sentier s’élève alors brutalement vers l’azur, sous l’implacable soleil. Malgré mon chargement, je dépasse plusieurs randonneurs visiblement peu entraînés. Des constructions de fortune en bois et en pierres m’offrent le confort d’un banc sous le couvert des lambeaux d’une toile plastique flottant à la brise.




Deux jeunes femmes passent à proximité mais s’égarent bientôt contre une falaise. Se rendant compte de leur erreur, elles rebroussent chemin. Leur méprise me met sur la piste d’une source d’eau providentielle, dissimulée à quelques pas du sentier. Je m’y abreuve avidement et remplis mes bouteilles en prévision de l’ascension du col de Qafa e Pejës (1 742 mètres). L’émerveillement m’accompagne à chaque pas dans ce décor grandiose où mon appareil photo est sollicité en permanence. Sans la contrainte de l’eau, l’idée de bivouaquer dans ces montagnes m’aurait séduite. Des casemates circulaires, vestiges d’un autre temps, se fondent dans les rochers, veillant sur la vallée comme des sentinelles silencieuses et rappelent que la frontière albanaise est désormais franchie.














Un premier petit col marque un point de rassemblement pour les randonneurs, qui en profitent pour sortir le sandwich du sac. Je les imite. Mon t-shirt sèche sur le rocher au soleil. Lorsque nous reprenons la marche, c’est presque en procession, chacun suit le même tracé à intervalle régulier. Dans l’ascension vers le col principal, j’entame la conversation avec les Belges ayant commencé leur boucle à Plav. Ils se sont donné cinq jours pour une version raccourcie du tour des pics des Balkans. L’une des Belges souffre particulièrement de l’altitude : sous l’ardeur du soleil, l’absence d’ombre et le manque d’eau, la randonnée peut vite tourner ausupplice.







Au col, une falaise offre un coin d’ombre salvateur pour une courte pause. Curieuse, je m’enquiers du contenu de leurs sacs, apparemment aussi volumineux que le mien. Pourtant, ils logent et se restaurent en gîte à chaque étape, ne transportant guère plus que leurs vêtements. Pour cinq jours, leur chargement me semble excessif, mais chacun voyage selon ses propres exigences. Moi-même, je ne saurais renoncer au confort de vêtements de rechange ou à ma popote pour cuisiner.


La vallée de Theth, bien que pittoresque, m’impressionne moins que celle que je viens de quitter. Le soleil inonde ses montagnes couvertes de forêts tandis que la soif devient oppressante. Je laisse derrière moi mes compagnons de route et dévale les lacets du sentier avec célérité. Au premier café rencontré, je m’accorde un soda glacé. L’endroit est prisé : tous semblent partager la même envie de fraîcheur. Ragaillardie, je repars, dépassant bientôt les Belges qui viennent d’arriver. Sur le bord du chemin, un ruisseau cristallin m’invite à une halte. À l’ombre des arbres, je m’asperge en sous-vêtements, savourant le contact vivifiant de l’eau glacée. Avec la chaleur accablante—le thermomètre affichant trente degrés à Theth—les risques d’insolation sont réels.
Theth est un village où règne un urbanisme anarchique, aux allures hippies des endroits reculés des contrées exotiques, hâvre pour les baroudeurs occidentaux qui font une pause dans leur tour du monde. Je m’installe à la terrasse d’un restaurant et commande une pizza et un coca, tandis que la coupe du monde de football en Allemagne est retransmise sur grand écran. Je me sens parachutée tout à coup dans un autre monde, celui de la consommation, des interactions sociales, des musiques étourdissantes, du confort moderne. À petite dose et à intervalles réguliers, même si cela me coûte de l’admettre, cela a quelque chose d’agréablement réconfortant.






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