Green Trail en Bosnie-Herzégovine (25.09.2024)

- Départ : Pale
- Arrivée : Sarajevo
- Kilométrage : 23,9 km
- Dénivelé: D+ 756 m / D- 1039 m








Sur le papier, ce sentier semblait idéal : un dénivelé à peine perceptible, puisqu’il emprunte l’ancienne ligne de chemin de fer, épousant les courbes des gorges de la Miljacka jusqu’à Sarajevo. La traversée des tunnels dans une obscurité épaisse s’anime de créatures invisibles que mon imagination façonne d’après les bruits qui résonnent. Un éboulement de la voute dans l’un d’eux et la végétation exubérante qui s’accapare les moindres espaces me rappellent de façon flagrante que ce chemin n’a pas encore dévoilé tout son potentiel. La veille, j’avais déjà dû traverser un ruisseau à gué, là où le pont avait perdu toutes ses traverses. Mon application m’avait annoncé cette descente aventureuse et la remontée abrupte qui s’en suivait.
Ce matin, je reste dubitative devant le pont suivant : les traverses sont toutes intactes mais largement espacées : entre chacune d’elle, le vide au-dessus d’une ravine profonde. Entre chacune, le vide, une ravine en contrebas. Je cherche, inspecte les deux côtés, à la recherche d’une alternative : un sentier en contrebas, un passage discret… Rien. Et la pente, trop raide, rend toute descente impossible avec mon sac. Sur l’autre versant, rien ne laisse penser que des randonneurs ont créé un passage pour contourner l’obstacle. Je tente le pont. Premier pas. Je dois étirer la jambe au maximum pour atteindre la traverse suivante. Deuxième pas. Mon corps se tend, mes muscles se crispent. Au troisième, je sens que mon pied glisse sur la traverse détrempée et moussue : je m’immobilise immédiatement, cœur battant. Je ne peux pas me tourner au risque de déraper, la situation menace de dégénérer. Je dois garder mon calme, paniquer ne me sortirait pas de cette galère. Je respire profondément. Reculer est trop risqué. Je pivote lentement, à l’aide de mes bâtons, improvisant un demi-tour sur place. En trois pas prudents, je rejoins enfin la terre ferme. Je respire à nouveau.J’ai vraiment eu peur.
Il s’agit maintenant de prendre un autre itinéraire. Je retourne sur mes pas jusqu’aux portes de Pale. La route est très raide. Je croise une voiture, le chauffeur s’arrête à ma hauteur pour discuter avec moi. Quand il apprend que je suis Française, l’homme et sa femme poursuivent en français. Ils expriment leur admiration pour mon projet. Malheureusement, il tombera littéralement à l’eau à cause des pluies et inondations qui menacent les Balkans constamment. Mais pour l’heure, je suis encore confiante et m’élance avec entrain vers les hauteurs. La monotonie de la route déserte est entrecoupée par les rencontres avec les animaux d’élevage : là des moutons qui me suivent timidement, là deux chevaux qui s’enfuient droit devant eux à mon approche alors que nous allons tous dans la même direction !
Arrivée au col, je m’octroie une pause pour sécher ma toile de tente que j’étale sur des tables de pique-nique. Un matou vient me tenir compagnie et s’étale sur mes affaires sur la table au soleil. Je capte un peu le wifi du restaurant, je vérifie la location du logement réservé la veille.



La descente est ludique. Je tombe sur l’ancienne piste de bobsleigh lors des Jeux Olympiques d’hiver de Sarajevo en 1984. L’Allemagne de l’Est y avait brillé, raflant neuf médailles d’or, notamment en bobsleigh, surpassant même l’Union soviétique. Aujourd’hui, la piste abandonnée depuis la fin de la guerre de Yougoslavie (1992), couverte de tags, attire les promeneurs et les cyclistes en quête d’adrénaline. Après 576 mètres de courbes en béton, mon itinéraire plonge vers un sentier abrupt, puis vers des ruelles encore plus escarpées. Sarajevo, nichée dans la vallée de la Miljacka conquiert les hauteurs. Le contraste est saisissant. Après le calme de la montagne, l’agitation urbaine me submerge. Je dois à nouveau faire attention : respecter les feux, surveiller les passages piétons, éviter les voitures.


Mon logement est situé non loin du centre historique de Sarajevo. La route est un escalier, c’est le dernier obstacle. Des jeunes filles sortent par le portail, je n’ai pas la présence d’esprit de leur demander si elles connaissent mon logement. J’arrive juste avant l’heure indiquée. Dans la cour intérieure, il n’y a personne et surtout aucune indication. Je pose mon gros sac sur une chaise de jardin. Je monte un escalier, je fais chou blanc. Je sonne à une porte, personne ne répond. J’ai besoin de me connecter à un réseau pour contacter le propriétaire. J’en trouve à l’hôtel voisin où l’employée accepte de me donner le code après que je lui ai expliqué mon problème. Quelques minutes plus tard, les deux jeunes filles réapparaissent. C’est étonnant qu’elles n’aient pas réagi en me voyant avec mon gros sac devant la porte du bâtiment.
Le studio est très propre et spacieux. Avant de prendre une douche, je fais partir une machine et j’étale tout ce qui doit encore sécher ou s’aérer. J’enchaine sur le séchage de ma lessive. Maintenant je peux sortir me restaurer. Le soleil couchant inonde les maisons blanches qui se reflètent dans le miroir de la Miljacka. Fondée en 1461 par les Ottomans le centre historique a conservé son caractère oriental bien que se mêlent à l’architecture musulmane les fières églises catholiques et la cathédrale ou les discrètes synagogues. Les touristes s’y pressent, les terrasses sont bien achalandées. Je me rabats sur un petit local qui propose de la restauration rapide. J’emporte avec moi un burger et des frites, la pluie me raccompagne jusqu’à mon logement.
Il est 22 heures lorsqu’un coup de sonnette me fait sursauter. La lumière m’a trahie. Par précaution, je vais voir. Un voyageur cherche des informations sur la location. Je lui donne le numéro du propriétaire — mais pas le code wifi. Quelques instants plus tard, j’entends une clé tourner dans la serrure. Le propriétaire est là, prêt à présenter le second studio, juste en face du mien.








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