White Trail en Bosnie (28 et 29.05.2024)




28.05.2024
Pour le petit-déjeuner, je m’offre le luxe de viennoiseries bosniaques de la pekara voisine. Je prends mon temps et discute dans la mini cuisine avec une Croate qui poursuit des études de sciences de l’éducation. Elle vient régulièrement à Mostar pour ses séminaires, sinon elle vit en Croatie avec sa fille et ses parents. Elle s’intéresse particulièrement aux enfants à profil particulier (les ADHS, les dys- etc.). Je sens que j’ai beaucoup à apprendre d’elle mais la conversation s’éternisant sur les pratiques pédagogiques me renvoie à mes propres lacunes et limites en tant qu’enseignante, aux aberrations ou manquements du système éducatif en général, mon cœur commence à battre la chamade et mon sang bouillir, je ne suis plus à l’aise et je prétexte la lessive à faire pour m’extirper de cette conversation pourtant passionnante. Pour l’heure, j’ai choisi de mettre l’enseignement entre parenthèses, et je préfère éviter d’y replonger trop profondément.

La matinée est entièrement consacrée à la lessive. J’ai dû patienter que le propriétaire termine la sienne pour pouvoir lancer mon cycle. L’étendoir étant plein, j’étends ensuite mes vêtements aux barres du parasol géant dans la cour intérieure. C’est original, en tout cas ils sont protégés des ondées régulières.
Aux alentours de midi, je pars explorer la ville, profitant de l’occasion pour repérer un distributeur automatique et les supermarchés de la rue piétonne menant au célèbre vieux pont de Mostar. Ma première halte culturelle m’amène à la mosquée Karadoz-bey avec son charmant pavage de galets dans la cour ombragée, sa fontaine et son vieux cimetière aux stèles coiffées d’un turban. Dans la tradition musulmane, les sépultures n’ont pas de pierre tombale, elles sont recouvertes de terre et délimitées par une simple bordure. Les inscriptions ont disparue avec le temps sous un tapis de lichen. Dans le cimetière plus récent à proximité, les stèles blanches, en grande majorité à base carrée et surmontées d’un chapeau pyramidal, évoquant une armée figée dans la pierre. Sur les stèles modernes, les inscriptions apparaissent également en bosniaque et pas forcément en arabe. Édifiée au XVIe siècle, la mosquée Karadoz-bey a été lourdement endommagée durant la guerre de Yougoslavie, avant d’être restaurée à l’identique. Elle abrite aujourd’hui une école coranique et une élégante fontaine aux ablutions. Je ne dépasse pas le porche de l’édifice religieux, je ne veux pas payer le droit d’entrer.






Ainsi je passe mon chemin et jette un œil à la suivante, la mosquée de Koski Mehmed-pacha. Le cadre est plaisant avec sa cour, sa fontaine et les arbres à l’ombre généreuse. Deux options permettent d’admirer une vue imprenable sur le vieux pont et la vallée de la Neretva : gravir les marches du minaret ou bien s’approcher de la falaise. Évidemment, ces deux options sont payantes. J’atteins enfin le symbole de Mostar : le Stari Most signifiant « vieux » (stari) « pont » (most) : il a donné au XVème siècle son nom à la ville. La première occurrence officielle dans un document date 1474 en référence aux « mostari », les gardiens du pont. C’était un passage important sur les routes commerciales vers l’Adriatique et la Croatie. Le drapeau de la ville représente en conséquence le pont enjambant la rivière Neretva, stylisée par des rayures bleues et blanches horizontales en-dessous de celui-ci. Il est inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco depuis 2005.



Reconstruit selon les techniques originelles après sa destruction totale lors de bombardements intensifs en 1993, il avait bravé les siècles depuis son érection en 1565 grâce à sa conception en « dos d’âne ». La surface est formée de deux pentes qui se rejoignent au milieu en une arête surélevée par rapport à la rive. La voûte en plein cintre est très haute et permet un gros débit des flots. Le projet de reconstruction s’élevant à 12,5 millions de dollars a été financé par la Banque Mondiale, les autorités locales, par les dons des Pays-Bas, d’Italie, de Croatie et de la Banque de développement du Conseil de l’Europe. Le pont est assez raide : des marches buttoirs permettent de ne pas glisser. La foule de touristes s’y presse et pose sous les flashs des appareils photo et smartphones. J’ai choisi le pire moment pour venir.
Depuis le pont, on a une belle vue dégagée sur les montagnes environnantes. Mostar s’étend au pied de du massif du Velez, dont le plus haut sommet, le mont Botin, culmine à 1968 mètres. En face, la montagne Hum, beaucoup plus basse, surplombe la ville : une croix blanche catholique gigantesque en marque le point culminant et semble narguer la rive opposée, à majorité musulmane et bosniaque.
Un spectacle attire mon attention et m’intrigue : un jeune homme en maillot de bain se tient debout sur le rebord extérieur du tablier, derrière la balustrade métallique. Il domine la rivière de 29 mètres de hauteur. Ces plongeons sont-ils autorisés ? Cela me semble dangereux. L’explication me viendra le lendemain lorsque je fais une visite guidée. Il s’agit de la tradition des plongeurs, tradition ancestrale remontant au XVIIème siècle (le premier saut eut lieu en 1664). Au terme d’un saut de trois secondes, les plongeurs pénètrent dans une eau extrêmement froide, autour de sept degrés pour une température extérieure en été qui peut frôler les 40 degrés !! Les accidents sont courants même parmi les plus aguerris L’impact contre l’eau peut occasionner compression des vertèbres de la colonne vertébrale, paralysie, côtes cassées, foulures etc… Il faut pénétrer dans l’eau avec un angle de 90 degrés. Avec la vitesse vertigineuse du plongeon (environ 85km/h), l’erreur est fatale. La rivière fait tout au plus trois à quatre mètres de profondeur.
Depuis 2015, Red Bull se charge de l’organisation de la compétition qui avait lieu dès 1968 de façon irrégulière. Hommes et femmes peuvent y participer. Au quotidien, les plongeurs sont pour la plupart des hommes qui viennent gagner quelques euros que les touristes déboursent pour les admirer sauter : adrénaline par procuration ! Je n’ai pas la patience d’attendre qu’un touriste délie sa bourse, je passe mon chemin et flâne maintenant sur la rive droite. Je descends vers la rivière pour chercher un peu de fraîcheur. L’agitation n’y est pas moindre. Des tours de canyoning sont proposés aux plus aventuriers, les canots accostent justement après le pont.
La fin de journée s’écoule dans une douce léthargie. Je retrouve la terrasse de mon logement, savourant une salade de crudités en laissant Mostar poursuivre son envoûtante symphonie.



29.05.2024
Je voulais me lever aux aurores pour voir le lever de soleil sur le Stari Most. Finalement, j’y arrive tranquillement à neuf heures passées. Il y a nettement moins de monde, j’apprécie plus le vieux Mostar. Les rues sont pavées de galets, les maisons peu hautes et parfois colorées, les toits sont recouverts d’ardoise grise qui ressemblent à des écailles ; en bois ou en vieilles pierres, les échoppes des artisans ou les boutiques de souvenirs attirent l’attention du badaud, qu’il soit intéressé ou non, difficile de résister. Heureusement que je ne peux pas transporter de superflu ! Comme la vieille ville est inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco, l’unité architecturale doit être respectée. Dès qu’on en sort, les maisons modernes ont déjà un autre aspect : matériaux modernes, façade blanche, toit de tuile orange.






L’après-midi, ne sachant trop comment occuper mon temps, je décide de visiter Blagaj, une petite localité dont mon hôte m’a parlée, également prisée des tours-opérateurs. Après quelques recherches, je détermine que les bus de ville 10 et 12 peuvent m’y mener. Arrivée à l’arrêt, je demande confirmation aux autres voyageurs : le 10 dessert bien Blagaj. J’attends. Un bus arrive, mais ce n’est pas le mien. Un homme me demande si je vais à Blagaj, j’acquiesce, et il monte. Ce n’est que plus tard que je comprends mon erreur. En scrutant les horaires – en bosniaque ! –, je découvre qu’un astérisque indique une correspondance avec une autre ligne… Celle dans laquelle l’homme est monté. Je fulmine. Le prochain bus n’arrivera que dans une heure. Sous cette chaleur écrasante et le flot incessant de circulation, l’attente devient pesante. Je décide de prendre une autre ligne, qui mène à un village non loin de Blagaj. Quand je monte, le chauffeur qui a bien repéré que je ne suis pas du coin, me fait comprendre qu’il ne va pas à Blagaj. J’en suis consciente mais cela m’est égal. Il refuse de me vendre un ticket et me fout à la porte. Je n’en reviens pas. J’ai eu beau expliquer que je voulais marcher entre Dračevice et Blagaj, il ne comprenait pas l’anglais et m’a rabrouée sans ménagement. Évidemment, je n’avais pas le nom dudit village sous la main à lui jeter à la figure pour qu’il me laisse monter. Je me retrouve donc à nouveau au soleil au bord d’une circulation que je supporte de moins en moins. Un couple d’asiatique attend avec moi.
Blagaj, à une dizaine de kilomètres au sud-est de Mostar, est situé sur la rivière Buna, un affluant de la Neretva. Au pied d’une falaise vertigineuse de 200 mètres, blotti contre la roche, subsiste un monastère derviche vieux de six siècles, bâti à la source même de la Buna, dont l’eau jaillit avec fougue d’une grotte. Son débit moyen de 43000 litres par seconde en fait l’une des sources les plus puissantes d’Europe. L’eau turquoise invite à la baignade, réservée aux plus endurcis : la température de l’eau ne dépasse jamais les dix degrés. Je paie l’entrée pour découvrir le fameux monastère, quelques pièces sont en libre accès. Je dois m’enrouler dans un paréo, cacher ma chevelure avec un foulard et me déchausser. Des tapis orientaux recouvrent le sol et confèrent à l’intérieur meublé de façon spartiate une atmosphère chaleureuse. Une pièce meublée d’une longue banquette longeant les murs et de petites tables en bois attire mon attention. Mais c’est le plafond sculpté et peint qui constitue le véritable joyau du lieu. L’ensemble se prêterait idéalement à la consommation d’un thé à la menthe ! Deux autres pièces plus vides sont réservées à la prière. Des hommes sont plongés dans leur rituel. Cette visite, bien que charmante, ne m’a pas appris grand-chose, et j’observe que la plupart des touristes préfèrent s’attarder aux terrasses des cafés bordant la rivière.











Au moment de repartir, il commence à tomber quelques gouttes. Un chauffeur de taxi me propose ses services, que je décline. En attendant le bus, je lève le pouce. Un petit jeune s’arrête et me prend en stop. Il parle anglais, on peut discuter un peu. J’apprends qu’il n’a pas l’intention d’aller à Mostar, il fait un détour pour moi ! Il a dû être intrigué. Quand je lui explique que je marche à travers le pays, je vois bien qu’il ne comprend pas. Il pense à randonnée à la journée ou promenade. Une fois sur la nationale, je lui dis de me déposer à un arrêt stratégique, où plus de bus desservent la ville.


De retour à Mostar, je déambule encore dans la vieille ville, fais halte à un autre pont, le « pont courbé », reconstruit grâce à l’aide financière du Grand-Duché du Luxembourg. Plus loin, je me laisse happer par une boutique d’un artisan bijoutier. Les pierres précieuses m’attirent comme la lumière les papillons. À défaut d’acheter un bijou, je fais une photo souvenir. On ne sait jamais, je pourrais revenir et céder !
Je termine cette journée riche en découvertes par un repas dans un restaurant du vieux Mostar. Une fois encore, je cède aux célèbres ćevapi, cette fois accompagnés de frites. Une famille allemande prend place à côté de moi, je ne me dévoile qu’à la fin quand je leur souhaite bon appétit en allemand. Le soir est consacré aux courses puis au rangement du sac.



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