White Trail au Monténégro (11.06.2024)

- Départ : Nedjano
- Arrivée : Zminje Jezero
- Kilométrage : 21 km
- Dénivelé: D+ 1294 m / D- 1173 m

Tout le monde dort encore quand je me lève. Je démonte rapidement ma tente et l’étends sur le dossier d’un banc. Je m’approprie la table de pique-nique devant le restaurant pour prendre mon petit déjeuner. Il fait encore un peu frais, le ciel est méchamment couvert et grisonnant. La menace de la pluie m’accompagnera toute la journée. Le programme du jour est prometteur : le canyon de la rivière Sušica, le lac saisonnier Sušičko Jezero très prometteur, la cascade Vodopad Skakala, lac Veliko Škrčko Jezero et les montagnes du parc national de Durmitor. Une longue journée de marche m’attend, je ne tarde pas à faire mes adieux à Nedjano encore endormi.
À peine quelques centaines de mètres parcourus, et déjà le premier point de vue s’offre à moi. J’y admire la gorge creusée par les glaciers et la rivière Sušica, l’une des gorges les plus impressionnantes du parc national Durmitor après celle de la Tara. La route me mène sur six kilomètres en serpentine vers le fond. Une heure et demie de descente solitaire, troublée seulement par le passage furtif d’une voiture qui n’aura mis qu’un quart d’heure à couvrir la même distance.





Au pied de la gorge, j’atteins un refuge encore fermé en cette saison. Je me recharge en eau avant de franchir la barrière. Des motards se garent sur le parking derrière moi, je ne vais pas rester seule longtemps. Le chemin longe d’abord ce qui est censé être le lac. À sa place, une immense prairie d’un beau vert jeune et frais s’étale dans la cuvette au creux des montagnes. Il est fort probable qu’il n’a pas plu ou neigé comme il aurait dû cet hiver dans les montagnes. Nous ne sommes qu’au début du mois de juin et il est déjà asséché, c’est mauvais signe. Le paysage est tout de même magnifique et j’apprécie la balade qui se poursuit sous le couvert verdoyant de la forêt. Après deux heures d’ascension, j’atteins la cascade Skakala qui se fraie un passage en une succession d’étages jusqu’au fond de la gorge. Elle coule encore, mais son débit semble bien maigre comparé à ce qu’il devrait être en cette période. Puis la randonnée prend une autre tournure : une montée abrupte sur les flancs escarpés du mont Botun. Il me faudra encore une heure d’efforts soutenus pour atteindre enfin le lac Veliko Škrčko Jezero.
Le ciel est toujours menaçant, la température a fortement baissé et le vent est mordant. Je me réfugie dans le refuge par chance ouvert. C’est un peu le capharnaüm, certaines pièces sont sens dessus dessous. Dans la première pièce se dresse une grande table avec des chaises. Dans celle d’à côté, je découvre un réchaud à gaz et une boîte de chili con carne. Je me laisse tenter : quoi de mieux qu’un repas chaud, même en conserve, pour affronter la suite ?







Je suis tiraillée à cause du temps. Dois-je tenter aujourd’hui la poursuite de la randonnée par-delà le sommet Planinica malgré la crainte de la pluie imminente (si je monte à plus de 2300 mètres et qu’un orage éclate, je ne donne pas cher de ma peau) ou bien attendre demain que la météo soit meilleure (si elle s’améliore) ? Ce n’est que le début de l’après-midi, je décide de continuer. J’ai au moins deux heures de marche jusqu’au sommet alors qu’il est à moins de deux kilomètres. Quel est ce mystère ? Le dénivelé, le dénivelé ! J’ai six cents mètres de dénivelé positif sur 1,2 kilomètre. Je sais que si l’orage éclate, je serai dans les rocailles abruptes et peut-être meubles, je ne pourrais pas me dépêcher ou dévaler la pente à toute vitesse. Si je m’engage dans cette ascension, ce sera un gros défi.


Bon, je suis incapable de me résigner à l’inaction, alors j’y vais. À peine sortie du refuge, le vent m’enveloppe de ses bourrasques mordantes. Je recontourne le lac. D’abord je cherche un peu le sentier que j’ai perdu. Tant pis, je passe à travers les rochers et la prairie. À l’embranchement, je veille à bien me diriger vers le sommet Planinica et non le Botun. Ce ne serait pas une catastrophe en soi, les deux chemins se rejoignent de l’autre côté de la chaîne formée par les monts Suvi Klek (2236 m), Planinica (2330 m), Bezimeni (2487 m) et Bobotov Kuk (2528 m), si je peux m’éviter un détour, je serais plus sereine. J’escalade ce terrain abrupt que je préfère de loin monter plutôt que descendre. Ce n’est pas la première fois que je me retrouve dans cette situation. De parcourir le White Trail de la Via Dinarica dans le sens Nord-Sud m’a évité des descentes vertigineuses et dangereuses car je les ai montées. Même si c’est dur, j’ai moins peur qu’en descente. J’ai toutes les peines du monde à avancer régulièrement. L’ascension se fait de manière saccadée, de vingt pas en vingt pas (oui je m’oblige à faire vingt pas avant de faire une courte pause), le paysage grandiose mais dramatique mérite d’être immortalisé sous tous les angles, je mitraille sans retenue. Toutes les dix minutes, je vérifie la distance restante sur mon GPS. Ce sommet ne va-t-il donc jamais apparaître ?
Je peste intérieurement quand soudain, un mouvement attire mon regard. Un chamois ! Oubliés la fatigue et le poids du sac! J’avance doucement mais il a déjà disparu. J’enrage, je n’ai pas pu l’immortaliser, la scène s’est déroulée trop vite. Je presse le pas pour le rattraper ou au moins dépasser ce rocher derrière lequel il s’est volatilisé. Je l’aperçois de nouveau quelques mètres plus bas. Cette fois, il n’a pas l’air de me capter. Peut-être ne l’avait-il pas fait non plus juste avant. Ou alors il s’est dit en me voyant que « de toute façon celle-là n’est pas prêtre de me rattraper ! ». J’active le zoom et déjà il est dans la boîte ! Il broute tranquillement. Quel spectacle ! Quelle chance ai-je là de pouvoir l’observer, à deux mille mètres d’altitude, sous un ciel grondant ! Je chéris ces moments suspendus et ces rencontres impromptues ! Si je ne veux pas l’effrayer, je contiens mon excitation et ma joie. Et surtout, je ne dois pas me déséquilibrer car le chemin n’est vraiment pas sûr.








Au bout de deux heures, je déniche la boîte métallique censée contenir le cahier pour ceux qui veulent immortaliser leur performance en inscrivant leur nom. Il n’y a pas de plaque avec le nom, ni de croix. De toute façon, il ne fait vraiment pas un temps à s’éterniser au sommet. Je fais juste un petit tour pour admirer la vue sur ce paysage minéral. Par endroits, agrippée à la roche grise des flancs pentus, la neige n’a pas encore fondu.
La descente me réserve une nouvelle surprise. À peine ai-je amorcé ma progression que je me retrouve nez à museau avec un jeune chamois qui ne m’a pas identifiée comme danger potentiel. Je reste immobile, le téléphone dans ma main suit discrètement les mouvements de l’animal en mode vidéo. J’apprendrai plus tard par Marina, la scientifique monténégrine que j’ai rencontrée à Kotor sur le Blue Trail, qu’il doit être de l’année dernière et qu’il est en train de perdre son pelage d’hiver. Les chamois peuplent les flancs du Durmitor autour du lac que j’ai passé. J’avais toutes mes chances pour en voir un ! Parfois, il jette un regard dans ma direction, hésitant… mais sans jamais prendre la fuite. Ce n’est que quand je commence à ressentir le froid de rester immobile sous le vent et que j’avance qu’il s’enfuit entre les bas bosquets de sapins noirs. J’ai été doublement récompensée pour ma persévérance et mes efforts. Je me sens chanceuse et reconnaissante pour ces deux rencontres intenses pour moi.

Après un passage en force à travers un bosquet de sapins compacts, ça descend sur un sentier bien tracé, bien éprouvé, je me sens pousser des ailes. Quelle différence ! Il est presque 17 heures, j’ai encore au moins deux heures de marche jusqu’au Zminje Jezero. À défaut, je pourrais m’arrêter une demi-heure plus tôt au niveau de refuge Crepulj Poljana. Je verrai en fonction de mon état de fatigue, de la météo et des lieux.
En chemin, un troupeau de chevaux, libres, magnifiques, de toutes les couleurs m’observe à distance respectable. Sont-ils sauvages ? Ce soir, à part eux, je suis seule au monde. Aucune trace d’ours non plus, pas même une empreinte ni d’excrément. Le refuge Crepulj Poljana ressemble plutôt à une cabane en ruine, je poursuis ma route, dévalant le plus vite possible les deniers kilomètres avant la tombée de la nuit. Par ce ciel couvert et au pied des hautes montagnes du Durmitor, la luminosité est déjà fortement réduite. Le Zminje jezero (cela signifie « le lac aux serpents ». Heureusement que je ne le savais pas quand j’y étais.) est en vue vers 19 heures. Quel soulagement ! Une aire de pique-nique m’offre un espace plat idéal pour y planter ma tente. Une source coule juste derrière ma tente pour la toilette du soir et remplir les bouteilles. Je dîne en compagnie des moustiques, attablée face au lac. Tout est paisible. La vie est simple. Ça doit être ça le bonheur !








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