White Trail en Bosnie-Herzégovine (24.05.2024)

- Départ : bivouac à Gaj
- Arrivée : Omolje
- Kilométrage : 26,1 km
- Dénivelé: D+ 417 m / D- 345 m

Mon objectif du jour est la vaste plaine fertile de Duvanjško Polje, dissimulée derrière un plateau balayé par les vents. L’itinéraire ne présente pas de difficulté majeure, si ce n’est l’absence de repères précis à un certain point, où le sentier se fond dans l’immensité des champs, rendant la navigation à vue indispensable.
Mon départ est retardé un peu ce matin car j’ai encore entraperçu de vifs oiseaux jaunes qui se cachent dans les arbres autour de mon campement. Ils sont insaisissables, mon attente est vaine. Ils resteront dans ma mémoire comme de rapides éclairs.
Je dois remonter sur un étroit sentier de terre menant au plateau Grabovička Planina que je vais traverser. En gravissant la pente, je suis stupéfaite à l’idée que les motocyclistes croisés la veille aient pu emprunter cette descente abrupte. Depuis le point de vue (en serbo-croate : « Vidikovac »), je porte un dernier regard sur le lac Buško Jezero sur ma droite. Sur ma gauche s’ouvre la partie nord du poljé de Duvno, qui s’étire jusqu’à Tomislavgrad. Au milieu des Alpes dinariques, il s’agit d’un plateau karstique de 20 kilomètres de long sur 12 kilomètres de large, très fertile, partiellement et régulièrement inondé. Un poljé, un terme géographique d’origine serbo-croate également employé en français, désigne une dépression bordée de versants rocheux escarpés, où les eaux de pluie et de ruissellement s’échappent par un ponor, une cavité souterraine. Parfois, la nappe phréatique refait surface, jaillissant en une résurgence providentielle.



Au début de la piste qui traverse la Grabovička Planina, un balisage arborant le logo de la Via Dinarica fait son apparition. Une promesse d’itinéraire bien tracé. La piste, large et poussiéreuse, s’étire droit devant moi, et je marche d’un pas décidé. Je regrette maintenant de ne pas avoir su qu’il y avait deux gouffres à voir (« Mali Samograd » et « Velki Samograd »), je n’ai vu aucune indication à ce sujet. Je suis sûre que cela aurait pu m’intéresser. Je me suis contentée des iris violets et jaunes au pied des éoliennes, ainsi que les champs ceints de murets de pierres calcaires, fruits du patient labeur des agriculteurs qui les ont extraites du sol.
Après avoir suivi la piste jusqu’à Gornji Brišnik, l’itinéraire de la Via Dinarica bifurque au cœur de pâturages aux herbes folles, où toute trace de sentier semble s’effacer. Mon GPS et mon application cartographique deviennent alors mes seuls guides. Je découvre quelques balisages blanc et rouge qui ne me mènent pas bien loin. Peu à peu, une évidence s’impose à moi : « Quand tu vois un chemin, ce n’est pas LE chemin. Quand il n’y a pas de chemin, c’est justement là qu’est le chemin ! ». À force de tours et de détours, j’arrive quand même vers les premières habitations. À la fontaine, je m’octroie une pause rafraîchissante en aspergeant mon visage de l’agréable eau fraîche et en me baignant les pieds. Je me sustente légèrement pendant que ma tente sèche au soleil.




À Bukovica, je m’arrête à la supérette pour m’acheter un soda et quelques petites choses pour la suite. Ne disposant pas de marks bosniaques convertibles, je demande si je peux payer en euros. La vendeuse accepte, mais uniquement en billets. Elle refuse mes pièces, me montrant un billet en guise d’exemple. Dans un sens, j’aurais préféré lui donner de la monnaie, ça m’aurait allégée un peu. De l’autre, me voilà désormais en possession de quelques piécettes en mark convertible.
La Bosnie-Herzégovine a adopté cette monnaie en 1998, à la suite de la guerre des Balkans. Avant cela, les habitants utilisaient trois devises différentes selon les régions : la kuna croate, le dinar bosniaque et le dinar yougoslave. Le mark allemand, déjà en usage localement, inspirera la création du mark convertible, dont la valeur a été initialement indexée sur celle du mark allemand. Aujourd’hui encore, son taux de conversion demeure inchangé : un mark pour deux euros. Pour éviter de me perdre dans ces calculs pourtant élémentaires, j’ai pris soin de me préparer un petit tableau récapitulatif. Après le lek albanais et le denar macédonien, c’est la troisième monnaie étrangère que je manipule en deux mois – même si, en Albanie, l’euro est largement accepté.




Assise sur le parapet de la supérette, je branche mon smartphone à une prise multiple et me désaltère au soleil. Rien ne presse. Mon objectif du jour est tout proche : je dormirai aux abords d’une localité située de l’autre côté de la vallée.
J’y arrive en fin d’après-midi. J’inspecte d’abord un terrain fermé par un muret et des arbres, les hautes herbes sont trempées, mes chaussures sont complètement mouillées aussi. L’endroit semble privé, et je préfère ne pas m’y aventurer davantage. Je m’installe plutôt sur un espace en bordure de chemin, dans une mer d’herbes hautes que je piétine avec précaution, espérant éloigner d’éventuels serpents. Depuis les champs, j’entends les tracteurs des paysans qui travaillent jusqu’aux derniers rayons de lumière. Mon emplacement n’est pas idéal : si un véhicule agricole devait emprunter le chemin, il me verrait immédiatement. Mais je n’avais guère d’autre option. Plus loin, la Via Dinarica s’élève vers les sommets, où les nuits sont glaciales. Sans surprise, une camionnette finit par passer devant ma tente. Je me barricade aussitôt à l’intérieur, dissimulant ma présence pour ne pas éveiller la curiosité. Pourtant, je ne ressens aucune crainte : ma bonne étoile veille sur moi, et je suis persuadée que personne ne viendra m’importuner au milieu de la nuit. Lorsque tout est à nouveau calme, j’ouvre un pan de ma tente et m’installe face au spectacle du crépuscule. Le soleil s’efface lentement derrière la silhouette majestueuse de Grabovička Planina et de la montagne Tušnica, qui domine les eaux paisibles du Buško Jezero. Un instant suspendu, où la nature et le voyage se fondent en une même harmonie.










Réagissez, laissez-moi un commentaire!