White Trail en Bosnie (26.05.2024)

- Départ : Masna Luka
- Arrivée : Bivouac Dom Plasa
- Kilométrage : 18,5 km
- Dénivelé: D+ 1131 m / D- 771 m
Sous un ciel couvert, je me dépêche de démonter ma tente et de l’étendre au sec tant que la pluie ne s’invite pas. Pendant que l’eau de mon thé frémit sur le réchaud, j’organise minutieusement mon sac. Une fois mon thé infusé, je peux petit-déjeuner et m’adonner à mon rituel quotidien : lire en mangeant. L’un des avantages incontestables du smartphone est d’offrir, dans un format compact, un véritable ordinateur de poche aux ressources infinies. Une application gratuite me permet d’emprunter des livres grâce à mon abonnement à la bibliothèque municipale. Dès qu’une connexion internet convenable se présente, je télécharge de nouveaux ouvrages, transportant ainsi une bibliothèque entière sans le moindre surpoids. Parfois, la technologie se révèle d’une aide précieuse.
À huit heures, tout est plié. Il ne me reste plus qu’à jeter ma poubelle dans les bennes du refuge et de réclamer ma batterie externe. J’interroge l’employée sur les prévisions météorologiques. Il a commencé à bruiner, ça ne va pas s’arranger, le temps restera couvert dans les prochains jours. La perspective de grimper à plus de 2000 mètres par mauvais temps ne m’enchante pas. Au moins, il n’y aura pas de grosse averse ni d’orage. Je décide de modifier mon itinéraire et d’emprunter un sentier alternatif qui me fera gagner cent mètres de dénivelé positif. Il serpente à travers une forêt tapissée de feuilles mortes, un véritable plaisir sous mes pas.
Soudain, un faon effrayé surgit devant moi avant de disparaître entre les arbres. Trois énormes chiens blancs le prennent en chasse, mais s’interrompent un instant en me voyant. Un pic d’adrénaline inonde mon corps, je sens mon cœur battre à tout rompre. Je montre aux chiens du doigt où est parti le faon et les incite à le suivre. Franchement, mieux vaut qu’ils soient occupés par l’animal que par moi. Deux s’élancent tête baissée, le troisième s’arrête et regarde derrière lui. Déjà son maître arrive. En soi, ils avaient l’air de gros nounours joueurs. J’ai quand même une frousse terrible à chaque fois que je me fais surprendre par un chien. Ces trois-là étaient énormes mais tout doux, de gros cœurs avec du poil autour !

Je continue mon ascension dans la forêt et m’offre une petite halte au « vidicovac » sur le monastère au pied du Crveni Kuk (1743 mètres) couvert d’arbres, derrière le Ćužića Kuk (1793 mètres) très minéral. Mon chemin est balisé par le point blanc dans le cercle rouge si familier depuis le début de ma randonnée. Il apparait en pointillé sur l’application, je n’étais pas sûre d’arriver quelque part.

Je tombe sur un monument à la mémoire d’un soldat croate. Il s’agit d’une stèle avec le portrait du jeune soldat tombé en 1947 : il est écrit « aux morts des partisans ». Évidemment je ne comprends pas les inscriptions, c’est Google qui me traduit alors que j’écris ce récit.



Le chemin s’enfonce dans une forêt aux arbres de plus en plus torturés, plus sombres, le sentier est plus étroit. C’est fou que je sois toute seule là ! Avant d’aborder la partie plus pentue de l’ascension, je pioche quelques abricots secs pour me donner de l’énergie. Il se met à pleuvoir, je me couvre.
Enfin, la forêt s’ouvre sur un panorama plus dégagé. Une falaise s’élève devant moi, je dois traverser un pierrier avec peu de balisage pour contourner la pinède impénétrable. L’effort devient éprouvant. J’arrive à la falaise que je dois escalader sur quelques dizaines de mètres tels les chamois. Sauf qu’eux ont des sabots adaptés et ne s’encombrent pas d’un gros sac sur le dos, ni d’un autre sur la poitrine et de bâtons de randonnées handicapants. J’essaie de m’agripper à la roche tout en évitant de toucher une des nombreuses limaces noires de sortie par ce temps humide ou des excréments d’animaux. C’est un soulagement d’arriver enfin au col, la randonnée redevient plus légère et plaisante malgré la couverture nuageuse basse et grise qui menace de se vider à tout moment.

Un rayon de soleil fugace m’incite à faire halte pour un pique-nique express. Mais comme je me refroidis vite, je remballe tout et continue sur les crêtes. Deux sommets à plus de 2000 mètres jalonnent mon parcours. Il y en a une petite dizaine dans tout le parc. Le plus haut est le Plocno qui culmine à 2238 mètres. Il a commencé à pluvioter, les nuages remontent de la vallée, s’abattent d’en haut, plongeant les chaînes de montagnes dans une atmosphère triste et froide.






Et pourtant je croise d’autres randonneurs. Certains s’arrêtent à un refuge, je ne m’y arrête pas, il est encore trop tôt, d’autres bivouaquent. Je commets l’erreur de ne pas faire le plein d’eau près d’un étang, choix que je regretterai. Après le deuxième sommet, je ne trouve plus le chemin. Je demande à des marcheurs qui viennent d’arriver dans la direction, ils me remettent dans la bonne voie. Mon objectif du soir est une cabane — peut-être ouverte. J’y ai repéré des toilettes publiques à côté. Peut-être que l’habitation sera ouverte et que je pourrais m’y réfugier. Une source d’eau n’est pas loin.
Pour l’instant je me trouve sur le sentier sur la crête, j’avance bien. J’aperçois enfin un beau sentier qui semble descendre vers la source et les toilettes publiques. Impossible de le repérer sur l’application, mais je le vois bien un peu plus loin. Sauf que des centaines de sapins ont poussé sur le chemin, je dois forcer le passage et je ne trouve pas la bifurcation. Je retourne sur mes pas, tente une descente dans le pierrier pour contourner les sapins, je traverse un bosquet, m’accroche aux branches, cherche une sortie, tourne et retourne autour de ces arbres envahissants, fais le forcing et abandonne. Je remonte tant bien que mal sur le sentier officiel, dépitée de voir le chemin mais de ne pas y accéder. Je suis la Via Dinarica qui est également envahie. Sous le vent sur la crête, j’avais fini par sécher. De traverser les arbres mouillés me trempe jusqu’aux os. Il n’y a plus de marquage, j’avance au gps et l’application en slalomant entre les sapins. Il fait de plus en plus sombre. La pluie se réinvite à ma course. Je presse le pas, mes mains sont partiellement gelées par le froid et la pluie. Mon téléphone commence à n’en plus pouvoir non plus, ne réagit pas à mon empreinte digitale. Je suis obligée de le libérer de sa coque de protection, je m’essuie les doigts avec mon t-shirt trempé de sueur, je suis dans un cul-de-sac, je ne comprends pas, je reviens en arrière, j’aperçois un marquage, sauvée !

Quand j’arrive à la cabane, je suis complètement frigorifiée. Elle est fermée par un cadenas. Je suis un moment tenté de casser une vitre pour rentrer de force. Je fais le tour, pas moyen de s’introduire, pas de clef accrochée à une poutre ou sous un tapis. Dans ma malchance, j’ai de la chance : il y a un auvent pour m’abriter de la pluie. Il y a aussi tout un bric-à-brac que je dois un peu déplacer. Le vent souffle très fort, j’essaie de m’en protéger en renversant la table en bois de pique-nique derrière ma tente. J’y accole également une sorte de grand plateau métallique pour boucher les trous. Planter ma tente n’est pas une mince affaire : mes doigts gelés ne répondent plus aux ordres de mon cerveau. Je dois pourtant planter les sardines dans le sol compact recouvert de cailloux, j’utilise une grosse pierre. J’attache également la toile de tente à tout ce que je peux : la poignée de la porte, le pied de la table. Si les sardines sautent dans la nuit, je ne m’envolerai pas comme Dorothée (du magicien d’Oz) ! Maintenant que la tente tient, enfin est retenue, je dois me changer rapidement pour éviter l’hypothermie. J’ai toutes les peines à ouvrir le sac imperméable contenant mon change. Presser le clip avec mes doigts rouges de froid me prend quelques minutes. Je m’extirpe de mes vêtements mouillés, fais un striptease sous les bourrasques et enfile vite mes vêtements thermolactyl. J’étends tout au fil qui retient la tente. Avec un peu de chance, ce sera sec demain matin ! Avant de me cacher dans ma tente, je vais chercher de l’eau. J’en trouve dans la brouette à moitié dehors. Je vais la filtrer et la porter à ébullition, ça devrait le faire. En tout cas, je vais me faire une bouillote pour me réchauffer. Vive la gourde Nalgene que j’avais achetée l’année dernière ! Elle m’a sauvé la vie une paire de fois. Je randonne d’habitude avec juste des bouteilles en plastiques que je change régulièrement. Elles sont plus légères que les gourdes. MAIS, grâce à Camille et Charlie rencontrés sur le GR5, j’ai découvert cette gourde qui peut contenir des liquides chauds. Parfait pour mon thé ou pour me faire une bouillote. Bien qu’elle soit plus lourde et plus large, elle me rend de grands services.J’ai sorti ma couverture de survie dont je ne pourrais pas me passer non plus. Dès qu’il y a du vent ou qu’il fait froid, je m’emmitoufle dedans ou bien je la place de façon à ce qu’elle m’isole du froid du sol, du vent qui vient de côté. Bref, elle non plus, je ne peux plus m’en passer. J’arrive à me réchauffer pour la nuit humide et venteuse. Je suis reconnaissante pour le toit au-dessus de ma tê(n)te.







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