White Trail au Monténégro (09.06.2024)

- Départ : bivouac Suha
- Arrivée : bivouac Mratinje
- Kilométrage : 27,5 km
- Dénivelé: D+ 1515 m / D- 1160 m

Levée aux aurores, je m’élance sur la piste forestière vers sept heures du matin, un horaire plutôt rare pour moi. L’ascension est aisée, mes pensées vagabondent tandis que mes pas s’enchaînent sans effort. Deux heures plus tard, je vérifie si je suis toujours sur le bon chemin, cela fait un moment il me semble que je n’ai plus vu le marquage familier du point blanc dans un cercle rouge. J’ai marché trois kilomètres de trop sur la mauvaise piste. Je regarde où elle me mène : c’est une piste qui longe la chaine du Maglić et rejoint le chemin que je voulais prendre pour justement éviter le sommet. Je fais route directement sur le lac Trnovačko Jezero au lieu de remonter puis redescendre. Si effectivement cette piste est bien praticable de bout en bout, ce serait super, sinon je serais bonne pour rebrousser chemin et retourner sur la Via Dinarica. Un gros tas de scats noir me rappelle que des animaux sauvages peuplent ces lieux. Serait-ce celui d’un ours ? Je cherche d’autres traces de passage, des griffures sur les arbres par exemple. J’arrive à un embranchement, la piste continue toujours sans encombre. Seulement un passage un peu déroutant le long d’une rivière, où le sentier sur le terrain est clairement différent de la trace sur mon GPS. Il est inondé par endroit, m’obligeant à des sauts peu gracieux ou des détours pour éviter de me déchausser constamment.
La randonnée est vraiment agréable, je suis toute seule encore une fois, profitant de cette idylle dans les sous-bois, le chant de l’eau se mêlant aux gazouillis des oiseaux. À la sortie de la forêt, je me trouve dans une sorte de cuvette dégagée, l’étang a disparu, la frontière séparant la Bosnie-Herzégovine et le Monténégro est invisible, je la passe sans me poser de question. Juste avant d’atteindre le lac Trnovaċko Jezero, je croise la Via Dinarica et les premiers randonneurs. Ils s’interpellent à distance. Ma tranquillité s’arrête où commence la liberté des autres apparemment. J’en croise d’autres aussi chargés que moi, plongés dans leur conversation, je n’ai pas le culot de les apostropher, je pense qu’ils ne sont finalement pas en train de traverser les Balkans à pied. Ils auraient engagé la conversation comme l’ont fait les autres avec qui j’avais parlé. Ils sont plutôt en vadrouille pour le week-end. Un peu plus loin, je rencontre le couple d’Allemands qui voyagent à bord de leur mastodonte. Ils ont déjà escaladé tous les sommets et retournent à leur véhicule. Je suis persuadée qu’ils ont garé leur engin au bout de la route qui remonte vers le refuge du Prijevor. Ils n’ont pas pu monter depuis la vallée comme moi. On échange quelques mots avant de nous séparer définitivement.



Lorsque le lac se dévoile à travers les derniers arbres de la forêt, le drapeau rouge du Monténégro pendant du haut de son mât, je me souviens des paroles de la Néerlandaise croisée avant le village de Blace : elle m’avait prévenue que le gardien était un peu bizarre. Je suis sur le point de le découvrir. Un panneau à l’entrée du parc m’informe des règles en vigueur. Comme je pénètre dans le parc national Piva, je dois m’acquitter de la modeste taxe d’entrée d’un euro, je me dirige vers la cabane du gardien, qui m’a déjà repérée.
Il est installé sur la terrasse sous un parasol. Je paie mon dû et lui tends mon passeport : il inscrit les informations sur un cahier. Peut-être exerce-t-il également la fonction de douanier ? Je ne le saurai pas, il ne parle pas anglais. Il désigne mon gros sac et le soupèse, je lui explique que je marche sur la Via Dinarica, il a l’air impressionné et tâte mes biceps. Jusqu’à preuve du contraire, je marche sur mes deux jambes, ce sont les mollets qui sont durs, mais je suis pour l’instant encore un peu fatiguée de la dernière montée que je me laisse faire. Mieux vaut qu’il tâte les biceps qu’autre chose. Pendant qu’il consigne mes données personnelles, j’observe la cabane. La façade recouverte de plaques métalliques est affublée d’une multitude d’autocollants, je reconnais celui du club de football Union de Berlin. Je les chasse depuis le début de mon séjour dans les Balkans. Ces fans d’Union sont vraiment passés partout !


Le gardien veut savoir si je dors ici, je n’avais pas envisagé cette possibilité. Je n’avais pas imaginé non plus voir autant de randonneurs, je suis prise de cours. Je lui dis non. Par contre je vais m’installer un peu plus loin pour pique-niquer à une table en bois. La pause me fait du bien. Je savoure la quiétude des lieux jusqu’à ce que des éclats de voix me ramènent à la réalité : une altercation entre un Espagnol et un autre éclate. Une femme essaie de jouer les médiatrices. Je me détourne de cette scène, je n’ai pas envie de suivre la dispute. Il est temps de repartir. Je dois remonter vers le col Carev Do situé à quatre kilomètres. Un panneau m’annonce deux heures. L’ascension ne sera pas facile : plus de six cents mètres de dénivelé positif sous un soleil de plomb. Je recharge mes bouteilles à la fontaine du gardien. Je longe d’abord le lac dont l’eau verte se marie parfaitement avec le vert des sapins ou celui des espaces herbeux sur les pentes de Carev Do. Sur les rives se dressent çà et là des tentes, je fais bien de ne pas dormir là, je n’aurais pas été seule. La montée s’effectuesur un chemin empierré. Au bout d’un kilomètre et demi, les choses sérieuses commencent.

J’ai l’impression d’être face à un mur, chaque pas est un défi contre moi-même. J’aperçois toujours plus de randonneurs. Quand ils arrivent à ma hauteur, même si je suis prioritaire sur le chemin, je les laisse passer, ils sont beaucoup plus rapides en descente que moi en montée ! Il en arrive toujours plus. Que se passe-t-il aujourd’hui ? Ils semblent faire tous partie d’un club de marcheurs. Cela est bien heureux, mais en attendant, je m’arrête toutes les trente secondes pour laisser le passage à l’un d’eux. Un monsieur m’adresse la parole en allemand. Il me demande ce que je fais là. Je me le demande aussi. Il me dit que j’en ai encore pour une heure pour monter. Quelle galère !
Quand j’arrive au sommet du col, je n’y crois pas moi-même. Pardonnez-moi l’expression, j’en ai vraiment « chié ». D’ailleurs, mon système digestif se rappelle à moi. Personne à droite, ni à gauche, je saute derrière un arbuste et soulage mon intestin. Cette expression imagée prend tout son sens ici ! Je vois encore des randonneurs descendre du Maglić. Combien en ai-je croisés aujourd’hui ? Une centaine ? Ma route me mène heureusement dans la direction opposée, vers la rivière Piva. Mon point de chute pour la nuit est à environ six kilomètres de ma position actuelle. Ça devrait aller vite : mon application calme mon optimisme instantanément. Elle m’annonce trois heures et plus de mille mètres de dénivelé négatif !!



Je profite un peu de la sérénité du col. Des milliers de bouquets de pulsatilles blanches tapissent les prairies moussues. Des sommets rocheux déchirent ce joli vert printanier, se dressant de manière anarchique dans toutes les directions. Un certain contentement m’envahit doucement. J’en oublierais presque la course du soleil qui se poursuit inexorablement vers l’horizon. Je dois me remettre en route si je ne veux pas être en difficulté dans la nuit. La descente qui m’attend ne va pas être sans difficulté. Les flancs rocailleux du massif ralentissent la progression. J’ai effectivement l’impression de faire du surplace. Alors que je pense avancer d’un bon pas, mon application m’indique le contraire. Les centaines de mètres jusqu’à un embranchement crucial s’égrènent lentement. Je désespère d’y arriver. La descente dans les pierres requiert ma plus grande concentration. Le nez plongé vers le sol, je ne peux pas louper à nouveau un tas d’excréments noirs assez frais. La taille est impressionnante, je documente par une photo souvenir.



Vers 18h15 j’arrive enfin à un hameau. Je me pose à l’abri touristique. Il est équipé d’ustensiles pour se faire un café ou un thé. Je trouve donc un réchaud à gaz, un briquet, des sachets de thé ou une boite de café, ainsi que la vaisselle nécessaire (verres, tasses, assiettes, et la « džezva », la fameuse cafetière au long manche en acier inoxydable ou en cuivre pour le café bosniaque). L’abri est construit au-dessus d’un ruisseau. Les habitants y ont installé un bac creusé dans un tronc d’arbre, celui-ci est alimenté en eau fraiche. J’y trouve des boissons fraiches. C’est ce que j’appelle de la « Trail magic », même si ce n’est pas gratuit ici. Ça fait du bien !! Je glisse une pièce dans la caisse. Cet échange est basé sur la confiance puisque l’argent traine depuis un moment dans la caisse ouverte. Je profite du ruisseau pour y plonger mes pieds jusqu’aux genoux. Ça vivifie ! Je décide de planter ma tente dans le coin. Je peux donc déjà me faire à manger, profiter du toit et de l’assise. Quelques habitants passent en voiture, nous nous saluons de la main. Ils ne sont pas plus curieux que ça, aucun ne s’arrête. Cela veut dire que personne ne s’inquiète de voir une randonneuse à une heure si tardive dans le coin et de savoir où elle va dormir. Cela m’arrange car je plante la tente sur une sorte de terrasse juste au-dessus de l’abri. Je n’aime en règle générale pas dormir si près des habitations. La journée touche à sa fin. Le mieux est de rester sur place et de profiter de l’hospitalité des gens.






Des traces de présence animale






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