White Trail en Bosnie (30 et 31.05.2024)

- Départ : Jablanica
- Arrivée : Bivouac
- Kilométrage : 9,4 km
- Dénivelé: D+ 1178 m / D- 244 m
Avant de retourner sur le trail, je participe à une visite guidée gratuite de la ville, un « free walking tour », recommandé par mon hôte. Le point de rendez-vous est fixé devant l’office du tourisme. Je ne suis pas inscrite comme les autres participants, j’explique que je viens de la part de mon hôte, ça passe. Je n’ai pas encore l’expérience dans ce genre de visite. On peut s’inscrire sur internet. Ce sont des tours gratuits, on donne le « pourboire » en guise de contribution, ce qui constitue le mode de financement des guides. Finalement, ce n’est pas vraiment gratuit car on se sent obligé de déposer un billet dans le chapeau à la fin.
Aux côtés du guide, je redécouvre les ruelles empruntées la veille, cette fois-ci avec un peu plus d’explications sur les événements qui ont marqué l’histoire de la ville, notamment dans les années 90. Mostar se construit à l’origine sur la rive droite, occidentale, de la rivière, avant qu’un quartier musulman ne s’établisse à partir de 1475 sur la rive opposée à proximité du pont, sur la rive orientale donc. Cette répartition avec d’un côté une population croate et catholique, de l’autre bosniaque et musulmane, est toujours réalité malgré l’unification en 2004 par un décret du haut représentant européen en Bosnie. Une troisième communauté, serbe orthodoxe, évolue également dans ce fragile équilibre.
À la chute des régimes communistes en Europe de l’Est après 1989, la Yougoslavie éclate. Avant sa dislocation, elle se composait de six républiques, dont la Bosnie-Herzégovine (en bosniaque « Bosnie ETHerzégovine »). Le mélange ethnique est alors une réalité : Serbes, Bosniaques et Croates cohabitent dans toutes les républiques. En avril 1992, la Bosnie-Herzégovine est reconnue par la communauté internationale comme un État indépendant et adhère un mois plus tard à l’Organisation des Nations-Unies, comme la Croatie ou la Slovénie. Cette indépendance va à l’encontre des ambitions de Slobodan Milošević qui rêve d’une Grande Serbie avec tous les Serbes vivant sur le territoire de l’ex-Yougoslavie. Il s’entend avec le dirigeant croate Franjo Tudman lors d’accords secrets en 1991 pour la division de la Bosnie-Herzégovine entre Serbes et Croates. Le sort du pays est scellé, s’ensuivent trois ans d’affrontements. La page Wikipedia sur cette guerre est sans fin.
À Mostar, l’avenue « Bulevar narodne revolucije » qui « sépare » les deux villes était également une ligne de démarcation entre les camps bosniaque et croate. Les forces croates bombardent le vieux pont pour empêcher toute tentative bosniaque de s’emparer de la partie occidentale. Pour alléger le flot d’informations, notre guide nous fait découvrir un artisan qui travaille le cuivre (déjà repéré les jolis bijoux sertis de pierres) ou nous recommande le meilleur glacier (déjà goûté sans savoir !).
Je lui demande au guide la signification du drapeau bosniaque si particulier : d’un bleu soutenu, un triangle isocèle jaune en son milieu symbolise la forme du pays mais aussi le fait que le pays est composé de trois entités suite aux accords de Dayton en 1995 : la fédération croato-bosniaque, la république serbe de Bonsie, le district de Brčko. L’hypoténuse orientée sur le côté gauche est bordée de sept étoiles blanches et de deux demi-étoiles à chaque fin de la bande étoilée : elles rappellent le drapeau de l’Union Européenne, et donc l’appartenance de la Bosnie-Herzégovine à l’Europe. Ce drapeau a été proposé par le Haut représentant international Carlos Westendorp car le Parlement ne pouvait pas se prononcer sur une solution acceptable pour tous les citoyens de Bosnie. Les Serbes de Bosnie n’adhéraient en effet pas à l’ancien drapeau blanc flanqués de fleurs de lys dorées sur un bouclier bleu barré d’une bande blanche en diagonale, symbole de la Bosnie médiévale. J’ai pu observer ces deux drapeaux flotter dans les rues de Mostar.

Après deux heures d’une visite aussi dense qu’enrichissante, il est temps de récupérer mon paquetage et de rejoindre la gare routière. Le bus de Sarajevo me dépose vers 11 heures à Jablanica où je découvre le pont ferroviaire écroulé dans la Neretva, vestige de la bataille éponyme. La foule se presse au musée consacré à cet affrontement historique. J’ai besoin plutôt de me dégourdir les jambes, la tête est pleine. Je m’élance sur la Via Dinarica.
Si mon application indique un tracé précis, la réalité du terrain est tout autre : le balisage disparaît subitement, me contraignant à rebrousser chemin à plusieurs reprises avant de retrouver la trace du sentier, légèrement décalé par rapport à l’itinéraire prévu. Je repars vers les hauteurs. J’arrive à un point de vue magnifique sur une boucle gracieuse de la Neretva couleur émeraude.


Au sommet, je fais une petite pause collation. Je redescends fortifiée. Une demi-heure plus tard, le chemin se perd, je ne comprends pas, je continue sous les arbustes, dans les branchages, je dois me rendre à l’évidence, c’est mort. Si je suis exactement mon application, je dois descendre à flanc de montagne à travers la végétation. Comme c’est pentu, ça me fait peur et je préfère faire demi-tour. J’ai dû louper un marquage après ma courte pause. Effectivement, j’en trouve un et un semblant de sentier. Le freestyle commence : je ne sais pas où je m’embarque, le sentier n’apparait pas sur mon application, le sentier est une galère, pas entretenu, invisible par endroit, impraticable en d’autres. Je sue à grosses gouttes. Je ne sais par quel miracle j’arrive vers les habitations de Ravna. Le sentier passe derrière les maisons. Évidemment, celui-ci se termine en cul-de-sac au lieu de rejoindre la route. Un habitant se l’est tout simplement approprié et l’a fermé. Et manque de bol, un chien attaché à un arbre s’excite à mon approche et m’aboie férocement dessus. J’en ai passablement marre ! Le propriétaire, alerté par les furieux jappements de son chien de garde, vient me chercher et me fait passer par son jardin. Il m’invite à m’asseoir un moment. Sa femme m’offre une citronnade qui est la bienvenue. J’arrive à leur faire comprendre que je marche sur la Via Dinarica. Ils ont l’air de connaître.

Le vieux monsieur tient à m’accompagner à travers le village pour me mettre sur la bonne voie. C’est gentil de sa part. J’oublie malheureusement de recharger mes bouteilles d’eau. L’erreur sera fatale ! De Ravna, j’en ai pour six kilomètres et demis jusqu’au refuge de Meduprenj et plus de 1300 mètres de dénivelé. Comment est-ce possible ??? Voilà pourquoi le monsieur m’avait indiqué 5 avec sa main. Cinq heures d’ascension sur la crête boisée vers le Prenj. Il me montre le point blanc encerclé de rouge que je connais bien. Le sentier part de la piste après quelques mètres d’escalade, il ne zigzague pas, il va tout droit et le dénivelé est souvent violent, surtout que je suis bien chargée en nourriture ! Je n’avance effectivement pas vite, l’application n’a pas menti. Un arbre écrasé sur le chemin ralentit encore mon ascension. Je devrais retrouver une source d’eau prochainement… Je suis toujours le marquage, quand je vérifie sur mon app où est enfin cette source, je constate avec stupeur que je suis sur le raccourci et non sur le chemin principal. Où ai-je loupé l’embranchement ?? J’ai toujours suivi le marquage ! Je dois impérativement arriver au refuge si je veux trouver de l’eau. Vers 18 heures, je n’en peux plus, je suis encore loin de l’objectif du jour. Je guette le moindre espace plat pour y dresser ma tente Je trouve un replat sommaire au bord du sentier et installe ma tente. Il me reste environ un kilomètre avec cinq cents mètres de dénivelé positif : impossible pour moi ce soir. Pour le repas du soir, je ne cuisine pas, ce sera sandwich car je n’ai plus beaucoup d’eau, je rationne et la garde pour boire par petites gorgées les plus espacées possibles. Je dois tenir jusqu’à demain au refuge. Le vent secoue allègrement ma tente. Il est fort probable que le temps se dégrade.


Dans la nuit, le vent se lève, la pluie tambourine sur ma toile et me réveille. J’espère que cela ne va pas se transformer en orage. Cela pourrait devenir dangereux avec tous ces arbres autour de moi. Le vent souffle de plus en plus fort. J’ai bien fait de planter ma tente dans le sens du vent et de la fixer en plus avec des pierres.
Le lendemain, lorsque je mets le nez dehors pour le pipi du matin, tout est bouché. Il pleut toujours, il vente toujours. Je n’ai aucun intérêt à continuer l’ascension, ni à descendre sur le sentier mouillé et glissant. Je décide de prolonger ma nuit et de rester dans mon sac de couchage. Je place ma popote et mon verre dehors pour collecter l’eau de pluie. Je pourrais peut-être me faire un thé voire cuisiner quelque chose de chaud.
Je passe la journée au lit, je lis deux romans policiers. La pluie tombe sans discontinuer. Le vent s’est même intensifié. Je vérifie de temps en temps le niveau d’eau collecté. Le vent a renversé une fois ma popote, j’ai tout perdu. Au final, j’arrive à collecter 400 ml d’eau de pluie. Je me fais un petit thé et cuit mes nouilles avec le reste. Bien que la situation ne soit pas alarmante, il ne faudrait pas que la situation s’éternise.
La nuit suivante est particulièrement éprouvante, j’ai peur que les bourrasques n’aplatissent ma tente et cassent l’arceau qui tient le tout debout. Je tends les bras pour tenir les parois contre la pression du vent, j’alterne avec les jambes, c’est sportif et je ne dors pas beaucoup. Je ne suis même pas sûre que j’aurais été mieux lotie si j’avais rejoint le refuge. Pour l’instant, je n’en ai pas vu beaucoup et il est fort incertain que celui-ci eût déjà été ouvert ou accessible. Cinq cents mètres plus haut, cela veut dire qu’il fait plus froid, que la pluie et le vent sont plus intenses. Si je ne suis pas protégée des éléments, cela pourrait être pire que ma situation actuelle. Il est donc inutile de regretter de m’être arrêtée ici plutôt qu’au refuge. Par contre j’en tire une leçon : penser à prendre de l’eau et peu importe la situation, en faire une priorité !






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