White Trail en Croatie (22.05.2024)

- Départ : Sinj
- Arrivée : bivouac avant Kamensko
- Kilométrage : 27,6 km
- Dénivelé: D+ 613 m / D- 141 m

Lorsque je jette un coup d’œil en dehors de mon habitacle, le ciel chargé n’est pas engageant : le soleil perce par intermittence entre l’épaisse masse nuageuse, un arc-en-ciel se dessine timidement, des lambeaux de brumes s’accrochent aux collines, le brouillard brille sous les grosses nuées sombres, quelques éclats de bleu percent çà et là la morosité céleste, faible lueur d’espoir en une journée clémente.


Je dois quitter les lieux sans tarder, avant d’attirer l’attention. Absorbée par le rangement de mes affaires, je ne remarque pas immédiatement l’approche d’un troupeau de chèvres et de moutons, accompagné de son berger. Surprise puis soulagée d’avoir déjà tout remballé, j’observe avec amusement leur réaction : les bêtes font un écart conséquent s’agglutinant en masse sur la terrasse inférieure alors qu’auparavant ils progressaient en un front étalé, broutant sans retenue l’herbe humide de la digue. Le berger passe nonchalamment, je le salue en croate, je suis du regard ce troupeau de gourmands moutons blancs à tête noire, de boucs blancs et d’un âne aux oreilles rabattues vers l’avant. Nous sommes tous aussi intrigués les uns les autres, à part les deux chiens de berger qui s’affairent autour de ce petit monde. Je me mets en route.
N’étant pas directement sur le White Trail, je dois le rejoindre pour passer la frontière bosniaque. J’emprunte un chemin boueux le long d’un fossé, le genre de petit canal qui parcoure la vallée de la Cetina pour alimenter les champs. Après quelques pas, la boue collée à mes semelles m’élève de quelques centimètres, alourdissant mes pas ! Ça colle, ça glisse, je tente de me délester dès que je trouve une touffe d’herbe. Malgré ces désagréments, la randonnée est plaisante et loin de la circulation. Le paysage croulant sous les nuages anthracite exhale une beauté dramatique que je tente de capturer à travers mon objectif.




J’atteins le pont enjambant la rivière Cetina qui prend sa source plus au nord dans les Alpes dinariques. Celle-ci n’est pas sur mon chemin car je me dirige vers la Bosnie. À partir du pont, je délaisse les chemins champêtres pour emprunter le trottoir d’une départementale. À la supérette de la prochaine localité, je vais me chercher des fruits que j’engloutis immédiatement. Je réussis à me réapprovisionner en eau dans un bar encombré de caisses de bières. Malgré le ciel couvert, j’ai bien chaud et consomme rapidement mes réserves d’eau.
Le trajet remonte doucement vers les hauteurs à partir de Grab. Un homme, la soixantaine bien tassée, le ventre largement bedonnant sous son marcel délavé, traverse devant moi pour jeter son compost. En m’apercevant, il engage la conversation en allemand. Il m’explique avoir travaillé en Allemagne, avoir perdu sa femme et vivre désormais seul dans sa grande maison. Il y a déjà accueilli un cycliste de passage. Six chambres vides, m’assure-t-il, un toit, une douche chaude et un lit confortable si je souhaite m’arrêter. Évidemment, il s’interroge sur ma présence ici, sur mon mari supposé et mon âge. Évidemment, je ne m’attarde pas.
Je continue mon ascension sur cette route blanche et déserte. De part et d’autre je ne vois qu’un mur de verdure, au loin des éoliennes dressées comme des sentinelles. Le soleil cogne entre les gros nuages. Je m’arrête à un banc sur le bas-côté. J’étale ma toile de tente humide sur un espace herbeux. Le soleil et le vent vont la faire sécher rapidement. Mon pique-nique est rudimentaire : tortillas avec fromage et jambon. C’est vite préparé et ça remplit le ventre. Mes réserves d’eau s’amenuisent inexorablement, il va falloir que je demande dans un hameau dès que possible. Justement, quelques maisons apparaissent au détour du chemin. L’une d’elles semble habitée, une voiture stationnée devant. Je pose mon sac sur un muret, en extrais deux bouteilles vides et me dirige vers l’entrée. Je suis accueillie silencieusement par trois gros chiens. L’un d’eux se met alors à m’aboyer dessus, les autres s’accordent, Une décharge d’adrénaline fuse dans tout mon corps. Sans mes bâtons laissés avec mon sac à dos. Heureusement, les propriétaires alertés sortent de leur maison. Je demande de l’eau en montrant mes bouteilles. Un des deux gars chasse à coups de bâton le chien à l’origine des aboiements en disant « he’s crazy ». J’imagine que les coups de bâtons n’arrangent pas le comportement de ce chien qui, même si j’en ai la frousse, me fait vraiment et surtout de la peine. Je récupère mes deux bouteilles, remercie, retourne à mon sac, accompagnée par le gars au bâton. Le chien « fou » ayant fait le tour de la maison et m’observant à distance respectable. Ne demandant pas mon reste, je prends mes jambes à mon coup, autant que cela est possible quand on est bien chargé.


De nouveau seule sur la route, j’avance droit vers l’orage qui gronde dans un ciel d’encre. Je l’entends gronder dans le ciel noir, je ne sais pas s’il s’abattra sur moi ou s’il s’éloignera de moi. Pour l’instant, nul endroit propice pour planter la tente. Vers dix-sept heures enfin, les arbres qui auparavant formaient un mur infranchissable de chaque côté du chemin s’espacent et libèrent des parties herbeuses. Il ne me reste plus qu’à dénicher un recoin discret, à l’abri des regards. Juste avant le parc à éoliennes, je trouve l’endroit idéal. Ma tente est montée en un clin d’œil, je profite encore du soleil les doigts de pieds en éventail et savoure un bon thé chaud. Il semble que j’ai de la chance avec la météo. L’orage, finalement, m’épargnera. La pleine lune éclatante viendra d’ailleurs m’honorer de sa présence. Une nuit tranquille en perspective !








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