Raccourci par les hauteurs (11.09.2024)
- Départ : Plav (MNE)
- Arrivée : Vranica Pass (AL)
- Kilométrage : 25,2 km
- Dénivelé: D+ 1419 m / D- 704 m



Première éveillée, je m’active aussi discrètement que possible dans l’obscurité pour ne pas troubler le sommeil de mes compagnons de chambrée. La cuisine m’appartient en ce petit matin silencieux. Une dernière vérification des prévisions météorologiques confirme mes craintes : elles s’annoncent déplorables, surtout dans deux jours avec de très fortes précipitations. Il est hors de question de m’exposer à ces conditions, de me retrouver transie et incapable de sécher mes vêtements ou ma tente. Plutôt que de boucler l’intégralité du circuit des Peaks of the Balkans, je choisis d’abréger l’itinéraire : au lieu de traverser les vallées de Theth et de Valbonë, je resterai dans les hauteurs pour rejoindre directement Dobërdol. L’auberge s’éveille doucement. L’agitation montante dans la cuisine et le salon m’indique que le moment est venu de regagner ma chambre pour finaliser mon paquetage.
Sous un ciel bas et menaçant, je quitte Plav par une route secondaire qui surplombe le lac figé et les prairies désertées. Devant un panneau signalant l’itinéraire de la randonnée, je rejoins deux marcheurs lourdement chargés. Nos chemins se croisent et se devancent au fil des brefs arrêts : une photo à immortaliser, une couche de vêtement à retirer, un coup d’œil au GPS…
Nous atteignons la bifurcation marquant l’entrée du parc national de Prokletije. Une voiture y est stationnée, et un homme aborde les randonneurs devant moi pour leur réclamer un droit d’entrée. Faute de signalisation claire, ils ne comprennent pas sa requête et manifestent leur indifférence. Je leur explique en anglais qu’une taxe de trois euros par jour et par personne est exigée pour arpenter le parc, tout comme sur l’étape Vusanje – Theth que j’avais empruntée en juin dernier. Cet échange amorce une conversation, et nous poursuivons ensemble l’ascension des contreforts du Prokletije. Leur cadence soutenue constitue un défi auquel je me plie volontiers, non sans une certaine fierté. Habituellement, je veille à respecter mon propre rythme, à préserver mon corps des blessures et à maîtriser ma respiration.


Un petit chien court sur pattes surgit soudain et nous accompagne. Je me surprends à me sentir solidaire de cette boule d’énergie trottinant avec acharnement pour suivre le pas : n’est-ce pas exactement ma situation ? Poussée par l’envie de discuter avec mes camarades du jour, j’ai moi aussi forcé l’allure. Deux jeunes Allemands nous dépassent prestement après un bref échange. Suis-je la seule à vouloir savourer cette marche sans hâte ?
Au bout de deux heures, je décide de faire halte pour m’hydrater, laissant mes compagnons poursuivre. Je retrouve mon propre tempo. Juste après notre séparation, le sentier du Peaks of the Balkans s’enfonce dans une forêt plongée dans le brouillard.
J’aperçois les jeunes Allemands, mais mes compagnons se sont volatilisés. À mes interrogations, les Allemands répondent n’avoir croisé personne. Ont-ils emprunté la large piste, qui hélas ne mène nulle part ? Mes appels se perdent dans les vapeurs brumeuses.






Seule, je progresse dans cette ambiance fantomatique, jusqu’à déboucher sur un plateau tapissé de fougères rougeoyantes, contrastant avec l’intensité du vert des sapins perlés de brumes et celui, plus vif, des larges feuilles d’une plante aquatique cachant un ru. Sur un promontoire rocheux, quelques randonneurs font halte pour pique-niquer. En franchissant le ru, mon regard se pose sur un cache d’objectif, perdu là. Le ramasser ? Le laisser sur place ? Je n’ai croisé personne en sens inverse. Quelques minutes plus tard, un jeune homme arrive en sens contraire et m’interroge sur son cache disparu. Je le tire de ma poche : il évite ainsi une descente glissante sur un sentier boueux.





Je rejoins ses amis, postés à un col où quatre chemins s’offrent à nous. Le nôtre grimpe verticalement à l’assaut du Maja e Borit (2 074 m). En tête, je fais face à un véritable mur : moins de trois cents mètres à parcourir pour 143 mètres de dénivelé positif. À travers les buissons trempés, mes jambes sont bientôt aussi mouillées que le feuillage. Chaque pas est pesé, chaque appui calculé. Trente minutes plus tard, le sommet est enfin atteint. J’observe avec admiration mes compagnons qui, eux, grimpent sans l’aide de bâtons.
Plus je me rapproche du plus haut point pour cette journée, plus j’entends des voix avant d’apercevoir d’autres randonneurs terminant leur pause déjeuner. Tout à coup, je retrouve le petit chien qui nous avait suivis tantôt. Par quel mystère est-il déjà là ?












Sur le sommet, la vue est toujours bouchée. Je pique-nique rapidement dans cette atmosphère de mort. Une silhouette se détache du brouillard : une jeune femme bien chargée. Elle vient directement de Valbonë par une variante vertigineuse. Quel courage !
Plutôt que de suivre la trace des autres, je bifurque près de deux petits étangs, quittant officiellement le circuit des Peaks of the Balkans. Désormais seule, je m’oriente avec mon application, misant sur la fiabilité des sentiers en pointillé. En début d’après-midi, le ciel se dégage un peu, révelant les sommets en face de moi et par instants la vallée verdoyante de Çerem. Je tombe sur quelques cabanes habitées, entourées de potager. Une guesthouse est indiquée, je me suis trompée de chemin. Je fais demi-tour et retrouve mon sentier qui descend tranquillement vers l’Albanie. Çà et là, j’aperçois des fermettes d’alpages. Les vaches en maitresses des lieux circulent en toute liberté. Je me plante face à ce panorama extraordinaire de roches et de lambeaux de nuages. Quel spectacle ! Et quel dommage que la météo soit si mauvaise !
Je reprends ma marche au bout d’une heure d’observation. Je repasse plusieurs fois la frontière, le chemin finit par se perdre complètement dans les hautes herbes des prairies désertes au sortir des sous-bois. J’espère qu’il n’y a ni tique ni serpent. Je navigue à vue de nez, vérifiant régulièrement que le point bleu de mon gps se rapproche du tracé du Peaks of the Balkans. À quelques centaines de mètres de retrouver le sentier officiel, j’aperçois la piste en contre-bas. Je n’ai plus qu’à dévaler la pente à travers les hautes herbes. D’autres traces indiquent que je ne suis pas la seule à avoir préférer cette solution à la dernière traversée de bosquet à l’aveuglette.














Je collecte de l’eau pour la nuit et m’éloigne discrètement de la route, cherchant un coin reculé pour bivouaquer. Deux grosses jeeps allemandes occupent déjà l’endroit idéal, mais leurs occupants me désignent un recoin plus isolé pour planter ma tente. Seuls les chiens manifestent leur désapprobation face à mon intrusion. Peu m’importe, pourvu que la nuit soit paisible.







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